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05.09.21 09:46

Ça a l’air grave - Aaron

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Souvent incompris, parfois même moqués voire injustement critiqués, ils assurent pourtant un travail de l’ombre essentiel. Eux, ce sont les bassistes, les gardiens des fréquences graves. Ils sont la hantise des roadies et de leurs lombaires tant leurs amplis « frigos » pèsent leur poids et sont peu maniables, mais sont aussi et surtout des musiciens généreux au service de leur groupe ou de l’artiste qu’ils accompagnent. Rarement en recherche de gloire, ils ou elles se trouvent souvent en arrière-plan pour incarner, avec la batterie, la paire d’épaules sur laquelle le reste du groupe pourra aisément s’appuyer. Une race à part au service du groove.

C’est le très sympathique et disponible Aaron, bassiste et chanteur de Red Fang, qui nous a accordé quelques instants de plus dans la foulée de l’interview qu’il nous a accordée pour le MA9 (que vous pouvez retrouver en pdf sur ce site, faut-il encore vous le rappeler ?) à l’occasion de la sortie du dernier album des Américains, « Arrows ». Certes brefs, ces quelques mots ne sont toutefois pas dénués d’intérêt en ce qui concerne la vision du bonhomme.  

 

Comment as-tu commencé la basse ? C’était par nécessité. En secondaire, avec un ami, on avait monté un groupe dans lequel on jouait tous les deux de la guitare. J’ai déménagé avec cet ami à Portland et on a cherché d’autres musiciens. On a trouvé un batteur et j’ai switché moi-même vers la basse, ça me paraissait plus simple comme ça. Donc j’ai commencé la musique en tant que guitariste.

Selon toi, quel est le rôle de la basse et du bassiste dans un groupe ? Disons que la plupart du temps je vois le rôle de la basse comme étant une troisième guitare plus lourde et plus grave tout simplement. Je joue donc avec pas mal de distorsion et, en règle générale, je suis la structure mélodique de la guitare. Pour moi, la basse doit être capable de donner le ton du morceau. Mais avant toute chose, le bassiste doit être parfaitement calé rythmiquement avec le batteur, c’est le plus important. Par exemple, dans Red Fang, John (Sherman – batterie) et moi passons beaucoup de temps à définir ensemble une ossature rythmique qui définit le feeling du morceau en fonction des riffs de guitare.

Donc le batteur et le bassiste sont les meilleurs amis du monde ? (rires) Oui tout à fait….ou en tout cas ils doivent être connectés télépathiquement.

Pourrais-tu nous présenter en quelques mots le matériel que tu utilises ? Ma basse est une G&L SB-1, c’est une basse de type « Precision » (un des modèles Fender les plus populaires). Je la joue sur un ampli Sunn Beta Bass. Ce sont des amplis à transistor originaires d’ici en Oregon. Et c’est de lui que vient la distorsion. Et la tête est simplement reliée à un box 4x12. J’ai aussi des micros assez lourds et je suis assez dur avec mes cordes.

Tu joues toujours au médiator ? Presque toujours. Sur certains morceaux, il m’arrive de jouer aux doigts et de switcher sur le mediator pour les parties plus lourdes.

Quels sont tes influences en matière de basse ? Y a-t-il un ou plusieurs bassistes que tu apprécies particulièrement ? Pour ce qui est du bassiste qui a influencé ma manière de jouer, je dirais Rob Wright de NoMeansNo (groupe punk canadien fondé en 1979). Je lui dois beaucoup en termes de son mais il faut dire qu’à ce niveau-là il était lui-même influencé par Lemmy (Motörhead – ndr). Sinon il y a certains bassistes que j’adore comme, par exemple, David Wm. Sims de The Jesus Lizard.

Parmi les morceaux de Red Fang, y a-t-il un titre que tu apprécies particulièrement pour sa ligne de basse ? Un des morceaux les plus funs à jouer est « Throw Up » (sur « Murder The Mountains » sorti en 2011) mais si je dois me pencher sur une ligne de basse, je dirais celle de « Black Hole » qui est un titre qu’on a écrit il y a bien longtemps, en 2007 ou 2008 (bonus track du même « Murder The Mountains »). Il y a aussi une autre partie basse que j’apprécie bien, c’est sur « The Smell of the Sound » (sur le précédent album « Only Ghosts ») parce qu’il s’agit d’accord à la basse. Enfin je ne sais pas si mes parties de basse sont vraiment cools non plus (rires).

17.07.21 14:21

Crescent

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Rares sont les groupes égyptiens qui arrivent à sortir des albums, encore plus ceux qui réussissent à tourner en Europe. Animés par les feux d’une volonté de fer et d’une passion pure pour leur art musical, Ismaeel Attallah (voix/ guitare) et Youssef Saleh (voix/guitare) réussissent cet exploit dans un contexte national pas du tout propice à sa réalisation comme nous le découvrons dans cet entretien.

Votre album est un concept autour du thème des Feux d’Akhet. Pouvez-vous élaborer ? Quelle est cette grande volonté divine que ces Feux représentent ? C’est en fait un concept à plusieurs sens qui sont dérivés de la perception qu’en avaient les anciens. D’un point de vue semi-littéral, les Feux d’Akhet représentent les « feux » de l’horizon, c’est-à-dire le lever de soleil. Une autre interprétation voit dans ces Feux la volonté de Ra qui emplit l’horizon. Pour nous, ils signifient les deux et nous y voyons la représentation de la volonté absolue de sculpter sa propre gloire pour s’élever vers les cieux. Chaque chanson de l’album traite de l’une de ces significations, en y intégrant aussi l’Histoire et l’aspect politique qui se cachent derrière certains éléments mystiques ou religieux de la mythologie.

L’artwork sur la pochette, faite par Khaos Diktator, est impressionnant. Pouvez-vous nous la détailler ? Nous sommes contents qu’elle te plaise. Khaos Diktator a fait un super travail, c’est sûr. La pochette s’inspire, et est en fait une recréation, de la palette de Narmer (ndlr : découverte archéologique vieille d’approximativement 5000 ans). C’est l’une des plus importantes reliques de l’Egypte antique dont elle illustrerait la première unification de la Basse et Haute-Égypte sous un même roi. Qu’elle soit historiquement exacte n’est pas important pour nous. Elle représente le début de quelque chose de colossal qui a pavé la voie de tout ce qui suivit en Egypte. Cela fait partie de cette grande volonté divine et dont traite l’album.

Est-ce que les récents changements dans le line-up ont eu un impact sur la musique du nouvel album ? Les nouveaux musiciens ont-ils été impliqués dans l’écriture ? Ismaeel a écrit l’album il y a à peu près deux ans et nous répétons depuis pour l’apprendre et le peaufiner, d’abord avec l’ancien line-up puis avec le nouveau. Tout était donc déjà prêt quand Julian et Stefan nous ont rejoints. Julian a certes enregistré les lignes de batterie mais elles ont été composées par notre ancien batteur, Amr.

Crescent est depuis ses débuts à la recherche de son identité sonore, qui évolue de fait à chaque album. Êtes-vous à présent satisfaits et est-ce que cette recherche prend avec « Fires of Akhet » ? En ce qui concerne la recherche que tu mentionnes, nous avons trouvé notre son il y a déjà longtemps mais c’est quelque chose qui se développe sans fin. Nous sommes donc très satisfaits de tous les albums que nous avons sortis jusqu’à présent. Nous sommes mus par l’envie d’évoluer et de ne pas nous répéter bien que nous pensons avoir atteint un niveau élevé qu’il ne sera pas facile de dépasser. Nous ne ferons cependant pas de nouvel album si nous avons le sentiment que nous ne pouvons pas nous développer au-delà du précédent.

Comment est la scène metal en Egypte ? Et plus spécifiquement, comment est celle du metal extrême ? Il y a beaucoup de groupes qui essayent de sortir des albums et d’être bookés pour des concerts dont la grande majorité demeure sans succès. Il n’y a pas réellement de scène en Egypte pour supporter les groupes et la plupart des fans n’ont pas cette culture d’appuyer les groupes. Cela est principalement dû à leur jeune âge. Pour couronner le tout, cela fait un moment que plus aucune salle n’organise de concerts de metal, encore moins de metal extrême, par peur des retombées politiques ou d’être pris comme bouc émissaire par des journaux minables dans des histoires vides de sens. La situation est devenue très difficile pour les groupes de metal extrême en Egypte. En ce qui concerne les festivals, c’était possible bien que compliqué par la difficulté de trouver des techniciens et professionnels fiables.

Vous êtes le premier groupe égyptien de metal extrême à s’être produit à l’étranger (par exemple : Wacken Open Air en 2014). Est-ce que cela vous met sous pression ? Nous sommes en effet les premiers à nous être produits dans des festivals réputés et dans autant de pays européens mais nous ne sommes pas les premiers à avoir joué à l’étranger. Cela n’a jamais été un sujet de pression ou de label : nous nous concentrons juste sur la production de l’album et nous faisons notre concert avec toute la passion qui nous anime lorsque nous nous produisons dans des festivals européens. La seule pression que nous pouvons ressentir est celle liée à la logistique et à l’organisation des vols qui peuvent être stressantes.

Vous allez jouer au Dark Easter Metal Meeting en avril 2022 (Munich). Allez-vous en profiter pour faire une tournée en Europe ? Nous en discutons avec le groupe et les agents. Nous verrons bien ce qu’il adviendra car il est bien difficile de prédire ce qui va se passer. Nous ne pouvons qu’espérer au mieux.

Le mot de la fin est pour vous. Nous voulons juste ajouter à ceux qui apprécient écouter notre type de musique de traiter cet art avec le respect et le sacré qui lui est dû. Nous, et beaucoup d’autres musiciens de Black/Death metal, investissons esprit et âme dans la musique. Par conséquent, les auditeurs devraient prendre le temps de digérer l’œuvre avec tous ses ingrédients, et ne pas la traiter comme du fast food. Gardez la flamme haute et à bientôt !

 

20.06.21 11:30

King Buffalo

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Malgré une pandémie rude à plus d’un titre et particulièrement frustrante, le trio derrière King Buffalo n’a clairement pas chômé puisqu’il prévoit non moins de trois albums avant la fin de l’année. Avec un style inclassable et des textes pesants et difficiles, le groupe nous fait part de son spleen, marqué par une période de grands bouleversements. C’est le guitariste et chanteur Sean McVay qui a répondu à nos questions portant autant sur le travail de Beksinski que sur la morosité ambiante découlant de leurs chansons aux titres mystérieux.

Félicitations pour ce nouvel album ! Le premier truc qui m’a surpris en me renseignant sur sa conception est qu’il s’agit vraisemblablement du premier opus d’un trio prévu pour cette seule année 2021. La pandémie vous a inspiré tant que ça ou particulièrement ennuyé ? Que pouvons-nous attendre sur ces albums à venir ? Une sorte de « trilogie » cohérente ou au contraire des titres très différents ? La pandémie a réduit à néant tous nos projets de tournées pour 2020 et il fallait donc trouver une alternative pour rester productif. Comme en plus le nombre d’infections était plutôt bas au sein de notre ville, on a pu se permettre quelques jam sessions… tout en gardant le masque ! On a rapidement accumulé des heures et des heures de nouveau contenu potentiel, ce qui a rapidement fait germer l’idée de produire trois albums pour contenir tout cela. Chacun d’eux aura un style et une ambiance différente, tout en ayant un « scénario » plus global.

Vous vous considérez apparemment comme un projet « heavy psych rock », mais cet album comporte aussi des touches prog marquées. Était-ce un choix délibéré et conscient ou plutôt une évolution naturelle de votre son ? Quel a été votre état d’esprit sur la façon de concevoir l’album ? Je pense que c’était une évolution naturelle. Nous sommes fans de tout type de musique aux relents progressifs, et on tente perpétuellement de nous surpasser et de faire évoluer notre son. Pour l’album, on s’est penché un peu plus sur des rythmes hors du commun ainsi que des sonorités uniques.

J’ai également remarqué que malgré une atmosphère assez inquiétante planant sur la plupart des titres de l’album, chacun des titres « sonne » assez différent l’un de l’autre. « Locusts » paraît presque mystique, tandis que « Hebetation » est plus pêchu avec des riffs et une batterie plus marqués. Comment parvenez-vous à rester cohérent en déployant une telle versatilité ? Hmm… Je dois dire ne pas savoir si on s’en est vraiment préoccupés. On apprécie simplement varier les plaisirs et expérimenter avec des sons nouveaux. Mais au final, ce sont toujours les mêmes mains et les mêmes esprits qui les sortent ! Ce serait difficile de produire quelque chose qui ne sonne pas comme du King Buffalo. On essaye simplement d’avancer sans spécialement se soucier du reste, à moins que cela ne se mette à sonner vraiment bizarre !

Je suppose que la pandémie a également permis un mix intéressant de frustration et de créativité pour tout un panel d’artistes. Vos chansons paraissent assez pessimistes, parfois même nihilistes. Si certaines d’entre elles forment une sorte de poésie noire, un titre comme « The Knocks » paraît carrément dépressif ! Idem pour « Burning ». Êtes-vous attirés par des thématiques plus moroses ? Qu’est-ce qui inspire vos textes ? Est-ce que vous vous sentez bien, personnellement ? Lorsque nous écrivions l’album, j’étais dans une période assez difficile. J’ai eu des soucis familiaux qui trainaient déjà depuis quelque temps, tout en devant vivre avec l’état de plus en plus lamentable et même horrifiant de la culture et de la vie politique américaines… Si on rajoute une pandémie d’ordre mondial et tout cela mis ensemble a pas mal joué sur ma santé mentale. Si j’avais voulu écrire quoique ce soit d’autres lors d’une telle période, le résultat aurait été faux, malhonnête et forcé. Alors j’ai simplement voulu écrire sur ce que j’observais et ressentais. Je suis quelqu’un de plutôt intimiste, donc partager ces sentiments à la face du monde était aussi difficile qu’effrayant. L’album n’est pas qu’une façon de grandir en tant que groupe, mais aussi pour moi, à titre personnel. L’expérience fut très cathartique.

Puisque j’évoquais « The Knocks », elle paraît avoir quelques congruences avec « Silverfish », notamment dans leurs sonorités. Était-ce une manière consciente de les connecter ? Oui. Ces deux chansons prennent place dans l’esprit du protagoniste de l’album. Elles ont la même tonalité et utilisent un effet similaire au niveau de la guitare, afin de les placer dans le même « contexte ». « The Knocks » est la pleine continuation de « Silverfish ».

Les titres de vos chansons sont également plutôt cryptiques, parfois même obscurs. J’ai écouté l’album trois fois et j’admets ne toujours pas comprendre pourquoi « Locusts » ou « Loam » par exemple. Sans nous donner toutes les clés, pouvez-vous nous expliquer comment un titre se rattache au contenu d’un morceau ? Comment choisissez-vous leurs noms ? Et bien, je ne veux pas en dire trop justement, pour éviter de forcer une interprétation plutôt qu’une autre ! Je dirai que pour « Locusts », on évoque l’idée d’une force écrasante, agissant comme une peste accablant les gens qu’elle est supposée servir. « Loam » est un synonyme de « soil » (ndlr: "souiller"), et c’est un aspect crucial de cette chanson. Trouver des noms pour un morceau est toujours un procédé particulier, et c’est généralement ce que l’on fait en dernier. En fait, la plupart de nos chansons n’ont même pas de titre finalisé lorsque nous nous accordons sur le titre de l’album ! En général, je préfère trouver un titre provisoire qui annonce la couleur du morceau… et ce dernier fait le reste, imposant de lui-même le titre final.

J’ai pu comprendre au fil d’interviews que tout le monde n’aime pas forcément parler en termes de « genres » et choisissent au contraire de simplement faire ce qu’ils ont envie de faire. Néanmoins, j’avoue avoir été un peu surpris en entendant des paroles, du texte en lançant l’album ! Le côté prog ou un peu post-rock m’a habitué à une place plus secondaire des paroles. Disons que votre musique pourrait sans doute s’écouter sans elles, mais ce n’est pas du tout une critique ! La voix plus douce et grave rajoute un côté plus « chaleureux » malgré vos thématiques difficiles. Est-ce que les paroles étaient planifiées d’emblée ? Est-ce que vous considérez que vos titres seraient « diminués » sans elles ? J’adore la musique instrumentale, mais je pense qu’avoir des paroles aide à avoir un effet plus structurant, plus lisse. Les paroles « guident » l’auditeur et permettent un scénario plus clair, plus profond. Je ne dirai pas que nous misons tout là-dessus en tant que groupe, mais cela reste un élément important de notre musique. Après, je suis le chanteur…donc, prenez ça avec des pincettes ! [rires]

Un petit mot sur l’artwork : il impressionne d’emblée, et j’ai immédiatement reconnu la patte de Zdzisław Beksiński ! Pourquoi avoir choisi cet artiste et cette toile en particulier ? Qu’est-ce qu’elle raconte sur l’album ? C’est Scott, notre batteur, qui nous a suggéré de nous pencher sur le travail de Beksiński pour la pochette de l’album. C’est un grand fan et c’est lui qui nous a fait connaître l’artiste, dont nous avons fini par égrainer chaque peinture. On était très impressionnés ! L’image que nous avons choisie paraissait englober la thématique et le feeling de l’album parfaitement.

Évoquons brièvement le clip que vous avez sorti récemment. J’ai plusieurs questions à son sujet : premièrement, pourquoi avoir choisi « Silverfish » pour cet exercice ? Est-ce que d’autres vidéos sont prévues pour la sortie de l’album ? Et ce monochrome est plutôt stylé aussi ! Il convient bien au ton sombre et mélancolique de l’album… Est-ce la raison de son utilisation ? Aviez-vous, en tant que groupe, beaucoup de libertés créatives au moment de réaliser le clip ? Nous avions la sensation très tôt lors de l’enregistrement que « Silverfish » avait le potentiel d’être super cool, et que le titre passerait super bien en tant que single. Pour le clip par contre, nous n’avons pas eu beaucoup d’influence sur sa création. On a demandé de l’aide à Mike Turzanski, un artiste et ami que nous estimons beaucoup, et c’est lui qui a élaboré tout le concept et les visuels du clip. On lui a pleinement fait confiance, on savait qu’il pouvait se lâcher, même en ne sachant pas exactement à quel résultat s’attendre. Il nous a simplement envoyé la première ébauche de vidéo après avoir filmer nos scènes, et on était convaincus. Le résultat nous convient parfaitement !

À propos du scénario lui-même, on peut voir la tête et le visage de notre protagoniste se couvrir progressivement de plus en plus de « nerfs », en même temps que le tempo de la chanson s’accélère et devient plus fort et bruyant. Est-ce une façon d’afficher visuellement et auditivement qu’une situation vous rend de plus en plus fou ? « Staring at the cracks in the wall » (ndlr: "regarder les fissures dans les murs") ressemble à quelque chose que l’on a tous du faire lors de cette pandémie ! Comme je disais plus haut, je n’étais pas au top de ma forme lors de l’enregistrement de l’album. J’ai eu l’impression de m’éteindre en quelque sorte, de me réfugier dans mon for intérieur. Et même si chacun à ses propres raisons de se sentir comme cela, je me suis dit que cette sensation devait être assez universelle, au point de permettre à d’autres de se retrouver au sein de la chanson.

J’ai pu remarquer qu’une nouvelle tournée était déjà prévue pour vous. Elle débute dès septembre si je ne dis pas de bêtises ? J’imagine que le public a dû vous manquer ! Qu’est-ce qui les attend, maintenant que vous avez la possibilité de vous produire à nouveau ? Je pense que je peux m’exprimer au nom de tout le groupe en disant qu’on est plus qu’impatient de retrouver les salles. C’est le délai le plus long que nous avons connu entre deux concerts en treize ans. Notre premier concert de reprise va certainement nous paraître très spécial.

J’ai aussi vu que vous aviez proposé plusieurs « lockdown sessions » pendant la pandémie. Même si cela ne remplace bien sûr pas un vrai concert, était-ce une activité qui vous a plu ? Comment les fans ont-ils réagi ? Le succès était au rendez-vous ? Oui, les retours que nous avons eus étaient phénoménaux ! On a reçu un feedback très positif, aussi bien de nouveaux que d’anciens fans.

La pandémie s’est beaucoup invitée dans cette interview et de nombreuses autres, mais est-ce qu’elle a eu un impact « pratique » dans la conception de l’album ? Vous nous avez dit qu’elle vous avait inspiré thématiquement, mais est-ce que le processus d’enregistrement fût bouleversé aussi ? Le processus était clairement différent. Comme je l’évoquais, au début, nous avions la possibilité de nous retrouver avec quelques précautions minimes, car les chiffres liés au COVID étaient bas de notre côté. Mais après quelque temps, le risque paraissait devenir non nécessaire alors que nous avions la possibilité de travailler à distance. Généralement, je taillais dans diverses idées avant de les envoyer aux autres, puis nous répétions chacun séparément. Idem lors de l’enregistrement : nous nous sommes occupés chacun de notre partie individuellement. Lors des finitions, il n’y avait que moi (puisque je suis aussi l’ingénieur du son et producteur du groupe) et alors soit Dan ou Scott. Mais puisque les choses reviennent petit à petit à la normale, on a pu à nouveau se voir tous ensemble et en personne pour l’enregistrement des albums deux et trois. C’est quand même bien mieux !

Enfin, je me souviens d’un concert joué à l’Ancienne Belgique en 2018. Avez-vous des souvenirs du public belge ? Est-ce qu’un nouveau concert dans notre pays vous paraît plausible ? Le public était fantastique et la salle incroyable. Le son surtout était impeccable, tandis que les fans étaient très accueillants… et nous ont permis de tester de super bières belges bien sûr. C’est toujours assez difficile de planifier quoique ce soit en Europe pour le moment, mais je suis sûr qu’on finira par revenir en Belgique très bientôt.

 

20.06.21 10:32

InHuman

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Tel un papillon qui sort de son cocon et nous présente ses nouveaux atours, voici InHuman, connu précédemment sous le nom d’Anwynn. Son nouvel album éponyme a laissé de côté le folk pour faire place à une ambiance plus sombre, plus death mais en gardant toute sa superbe symphonique et mélodique. Déjà sous le charme de l’album, je ne pouvais rêver mieux que de me laisser guider par la multitalentueuse Astrid pour en découvrir davantage sur son univers et sur cette nouvelle facette du groupe.

Ma première question ne sera pas à propos du changement de nom, car tu y as déjà répondu plusieurs fois et nos lecteurs pourront facilement trouver l’information sur votre page Facebook. J’aimerais surtout savoir ce qui a fait évoluer votre musique d’un style plutôt folk vers le death symphonique- gothique. C’est arrivé naturellement. C’est une vision qu’on avait avec les membres actuels depuis assez longtemps et vers laquelle on se dirigeait petit à petit. On voulait faire avec ce nouvel album beaucoup de violence, de symphonies, de mélodies. Beaucoup de tout en fait, jusque dans la production ! C’était une vraie intention.

L’album, les paroles, le trailer, tout laisse à penser que l’être humain, la nature humaine est vraiment le thème central de l’album. Ton travail en est-il l’origine ? Tout à fait, tu as bien cerné l’album ! J’ai en fait deux passions principales ; tout ce qui est psychiatrie et psychologie, car je suis effectivement psychiatre et tout ce qui est condition humaine, nature humaine, psychologie, maladie mentale m’intéressent très fort et m’inspirent. Ça se reflète dans ce que j’écris, dans mes paroles, dans ma façon de voir le monde, dans mon interaction avec les gens et dans ce qui me pousse à faire du créatif donc oui, clairement.

Ça a été facile d’embarquer les autres dans cette aventure ? Franchement oui. Au niveau conceptuel et là je mets la compo pure de côté, c’est surtout la chanteuse Eline et moi. Elle est dans le même trip à ce niveau-là et on se complète super bien. Les paroles sont également écrites par nous deux, plus ou moins à moitié-moitié et donc on est complètement sur le même bateau.

Le visuel de la pochette, qui a d’ailleurs un lien avec un de vos clips, me fait penser au « Parfum » de Süskind et cette envie de mettre l’essence humaine en bouteille. À moi aussi. Ce n’était pas un lien conscient, mais clairement en ayant cette idée en tête depuis longtemps et en travaillant dessus j’ai pensé à plusieurs trucs et mettre l’essence humaine dans une fiole, c’est exactement ça ! Bien vu !

Il y a un morceau qui, pour moi, sort du lot : « Cassus Belli ». J’y ai vraiment vu, plus que dans les autres, un court métrage. Tu as tout compris et je suis super contente que tu l’aies ressenti comme cela. Car c’est effectivement un « film » et à la base, avant que je ne réalise le coût de cela, je pensais faire un film d’animation dessus. J’ai vite compris que je n’avais pas €300,000.00 et on a mis cela de côté. En gros, c’est l’histoire d’un personnage qui doit partir à la guerre et on retourne ici un peu dans notre tendance « moyenâgeuse ». Il doit y aller pour protéger son enfant. D’où les bruits d’enfant et autres bruitages. Il n’a pas envie d’y aller, a très peur et le fait uniquement pour son enfant. Puis, quand il part pour la guerre, il se retrouve à tuer quelqu’un par hasard, enfin je veux dire de manière non intentionnelle puisque c’est pour se défendre. Il est alors envahi d’émotions : comment a-t-il pu tuer un autre être humain ? Mais il se rend compte qu’en fait, il adore ça et que c’était super cool ! Il est pris alors d’une sorte de manie psychopathique où il défonce tout sur son passage. On se rend compte alors qu’en fait le personnage n’est pas un homme, mais une femme ! Elle gagne finalement la bataille, retourne vers son enfant et lui chante une ballade du genre : je vais t’apprendre à te protéger comme maman. Pour être complète, on a fait aussi l’autre côté de cette histoire avec « The Day I Died » où, là, c’est l’histoire du premier homme qui se fait tuer dans « Cassus Belli ». Quand on sera des rock stars et qu’on aura plein d’argent on en fera une vidéo animée 3D.

Je lance un appel à nos lecteurs parmi qui, il y a sûrement des amateurs, voire des semi-pros en animation qui pourraient faire une collaboration ;-) Oui pourquoi pas : on est souvent sur la même longueur d’onde et les amateurs et semi-pros ce sont souvent des gens qui, comme nous, ont un job à côté, bien que certains d’entre nous soient pros, donc quand ils ont un projet ils se mettent à fond dedans, comme nous. Je ne dis pas par-là que les pros ne sont pas passionnés, c’est qu’ils ont juste d’autres projets.

Revenons sur les changements : changer de nom alors que l’on a déjà une renommée ce n’est pas risqué ? Bien sûr, mais tu parles de la fan base, je suppose ? C’est pour cela que ça a pris du temps. On a d’abord changé le visuel pour finalement arriver au fait qu’on allait aussi changer le nom du groupe. Maintenant, on voulait rester authentiques par rapport à la musique et au groupe. C’était le moment où il fallait changer. On a essayé de minimiser le risque en renommant notre page ex-Anwynn/Inhuman, mais il est impossible d’éviter de perdre des fans. J’en suis triste, mais ceux qui ont aimé le groupe d’il y a 15 ans n’aimeront peut-être pas l’évolution. Chacun ses goûts et son évolution musicale, il n’y a pas de mal et si ça plait à certains anciens fans tant mieux.

Passons à la création. Qu’est-ce qui est à la base d’un nouveau morceau : des paroles, un concept, un riff ? C’est souvent une idée qui va créer un texte et une mélodie. Je sais que c’est très cliché de dire que tout le monde fait partie de la compo, mais c’est le cas et c’est une des raisons pour laquelle la création de l’album fut si longue. On l’a commencé il y a 4 ou 5 ans et le tout premier truc qu’on a eu c’est la mélodie folk à la flûte de « No Bullet Required », venant du folk c’est normal, mais on ne s’attendait pas du tout à ce que ça finisse dans une chanson pareille. Chacun apporte au fur et à mesure et ce n’est pas toujours en lien avec son instrument. C’est vraiment un travail commun et en général, pour la direction artistique, c’est moi qui pousse un peu dans la direction que j’ai envie même si c’est une contribution de groupe. Ça prend du temps, c’est fatigant, mais j’aime quand c’est comme ça.

Vous êtes plus actifs sur les réseaux sociaux, probablement à cause de la situation actuelle, mais est-ce quelque chose que vous allez continuer ? Je pense que c’est important de créer du contenu et c’est super cool pour les gens d’avoir du contenu autre que purement une chanson. C’est quelque chose que l’on compte continuer, car ça développe aussi la créativité et c’est ce qui me plait.

Vous êtes deux filles dans le groupe. Est-ce que la perception, l’acceptation des filles dans le metal ont évoluées ? C’est un de mes sujets préférés : je suis une grande féministe, Eline aussi. C’est quelque chose que je me demande très régulièrement. Ça évolue : clairement. Paradoxalement, ou pas, dans le metal ça va encore comparé à d’autres styles musicaux. J’ai eu la chance d’être invitée à une conférence organisée par la Fédération Wallonie-Bruxelles sur la représentation de la femme dans la musique. J’ai eu l’opportunité de discuter avec 4 autres artistes qui, elles, n’étaient pas dans le metal (rap, jazz et classique) et pour le metal, ça va encore, mais il y a encore énormément de progrès à faire. J’ai moi-même changé d’avis dernièrement. Avant j’étais très énervée par tout ce qui est « female fronted metal » et les festivals dédiés aux chanteuses. Je ne refusais pas d’y jouer, mais je n’aimais pas parce qu’on ne devrait pas faire de différence et que le style musical n’est pas défini par le fait que le chanteur ait des boobs ou pas… Mais mon opinion a évolué et oui, dans un monde idéal il n’y aurait pas de différence, mais on n’y est pas encore et changer la manière dont les femmes sont représentées dans la musique ou dans le monde entier passe aussi par de la discrimination positive, puisqu’il s’agit de cela. Elle est peut-être gênante au moment même puisque dans un monde idéal cela n’existerait pas, mais elle est peut-être indispensable, à ce stade-ci pour en arriver là où l’on veut d’ici une génération ou deux. Ça m’énerve donc moins et j’espère donc un monde plus idéal dans pas si longtemps que ça.

Ma dernière question est une carte blanche pour parler d’un sujet qui t’intéresse et qu’on n’a pas abordé pendant l’interview. Le premier truc qui me vient à l’esprit comme tu as parlé du trailer et que j’ai parlé de mes passions c’est que j’aime beaucoup c’est mélanger différents styles d’art : de la musique, de la danse, de la vidéo etc. C’est là-dessus qu’est partie l’idée du trailer. Ça faisait super longtemps que j’avais envie de faire une chanson avec des danseurs. Je pense que ça a résonné avec les gens, ça fait plaisir et j’espère continuer avec d’autres styles d’art complètement bizarres dont je n’ai pas encore entendu parler aujourd’hui.

20.06.21 10:29

Debauchery

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Avec « Monster Metal», Debauchery et son leader, Thomas « The Bloodbeast » Gurrath, reviennent avec trois disques qui forment la «  Trinité des Dieux du Sang ». Le chanteur et compositeur nous plonge dans l’univers sanglant de ce groupe aux compositions directes, à l’efficacité immédiate. Prêts pour le combat ?

Votre dernier album est un triple album, avec trois lectures différentes des morceaux. Pourquoi proposer un tel package à votre public ? J’ai essayé de faire des digipacks sympa durant toute ma carrière. La musique est gratuite partout ; je veux donc offrir des choses en plus dans nos CDs. Je mets beaucoup d’artworks, d’illustrations… En 2007 et 2011 j’ai proposé des CDs bonus avec des reprises, sur d’autres albums, c’était un DVD… Depuis presque 10 ans, j’ai créé mon Univers Musical Debauchery avec Blood God et Balgeroth. Cette aventure a débuté avec l’album hard rock de Blood God, « No Brain But Balls » en 2012 : j’avais fait un disque bonus avec les Vocaux Monstrueux de Debauchery, comme pour « Thinderbeast » qui comprenait aussi un album de reprises de Motörhead. En 2012 est arrivé Balgertoh avec les paroles en allemand dont l’album de 2018 « Hölle Spricht Man Deuesch » avait un deuxième disque avec les vocaux monstrueux de Debauchery et de vieilles chansons de ce groupe en allemand. Le « Fuck Humanity » de Debauchery en 2015 avait, comme le dernier album, un bonus avec Blood God et Balgeroth. Sans compter 2 compilations 3 CDs en 2017 et 2019 pour Debauchery et Blood God. « Monster Metal » prolonge ce passé. L’album principal est celui avec les vocaux monstrueux de Debauchery. S’y ajoutent la version de Blood God, du heavy metal à l’ancienne dans la veine d’Accept et AC/DC et un EP en allemand de Balgeroth. Je suis un artiste et j’aime tout ce qui a trait à la fantasy, à Warhammer ou Warhammer 40000. C’est un peu comme les héros Marvel : parfois, tous mes groupes sont ensemble, comme les Avengers, parfois l’un a un rôle dans le film d’un autre. Je n’ai pas un vrai groupe, j’ai les metal monsters : Debauchery, Blood God et Balgeroth. À eux trois, ils forment la Trinité des Dieux du Sang.

Tu as aussi sorti en 2007 un disque bonus de reprises. Quelles reprises pourrais-tu jouer sur scène ? Nous n’avons jamais joué aucune de ces reprises live. Il y a pas mal d’années, peut-être 10, nous reprenions du Cannibal Corpse sur scène, mais c’était surtout parce que quelques-uns de mes musiciens live étaient fan de ce groupe, et ça matchait avec ma voix. Sur le Debauchery Blood God tour de 2014, nous jouions « Painkiller » de Judas Priest. Je préfère toutefois jouer mes propres chansons : nous ne sommes pas un groupe de reprises. Il s’agissait juste de bonus pour quelques albums.

Préfères-tu écrire et chanter en anglais ou en allemand ? J’apprécie les deux langues. L’anglais est plus rock’n’roll et tous mes groupes favoris chantent dans cette langue. J’ai toujours voulu faire quelque chose dans le style de Judas Priest ou AC/DC. Mais je suis allemand… et je ne peux rien y faire ! L’allemand est une langue si brutale, dans laquelle tout sonne incroyablement « evil ». Ça colle bien avec Balgeroth. J’écris en allemand l’environnement fantasy de mon univers ; mon travail est plus consistant ainsi.

Tu parlais de Judas Priest…. et je sais que tu es fan de Tim Ripper Owen, qui chante sur le premier morceau de  « Monster Metal ». Comment cette collaboration est-elle née ? Je pense qu’il va parfaitement avec mon style. « Jugulator » est l’une de mes principales influences. J’essaie de l’avoir comme invité depuis des années, mais ça ne fonctionnait pas jusqu’à présent. À cause du Corona, tous les gens restaient chez eux et avaient du temps pour ce type de boulot. Pour moi, c’est fantastique !

À propos du Corona, comment as-tu vécu cette période ? J’étais à la maison, à travailler sur les albums. J’ai composé une vidéo pour chaque chanson du nouveau disque. De nouveaux artworks, de nouvelles illustrations : c’était beaucoup de travail. J’ai aussi bossé sur mon magasin en ligne : www.bloodstore.de ; j’avais donc beaucoup à faire.

Es-tu d’accord si je décris ta musique comme directe, comme visant une efficacité maximale ? Oui, j’aime la musique qui va droit au but, avec ces riffs puissants et des refrains forts, comme AC/DC, Manowar, Priest. La plupart de leurs bonnes chansons sont basiques. C’est ce que j’aime et ce que j’essaie de faire. Il n’y a rien de faux dans les chansons et les riffs complexes, mais je veux écrire du metal « catchy », direct et groovy.

Une tournée, quand ce sera possible, est-elle prévue ? Oui… Il y a déjà les shows de 2020… Il devrait y avoir une tournée Debauchery Monster Metal et Balgeroth est prévu au Wolfsfest.

Le thème du sang est important pour toi. Que représente-t-il ? Au début, ce thème vient du Blood God Khorne, tiré de l’univers de Warhammer, sur la chanson « Blood For The Blood God ». Au fil du temps, j’ai écrit la plupart de mes paroles sur l’environnement propre à Debauchery. Tu peux trouver des informations à ce sujet sur mes pages perso. Le Blood God était toujours présent pour les fans de Debauchery, j’ai donc dû le garder dans mon univers. Pour qu’il y ait des différences dans mon monde fantastique, il y a plusieurs Dieux du Sang, aussi appelés Immortales Cruores. Ce ne sont pas vraiment des dieux, ce juste des monstres puissants et brutaux : c’est pourquoi les gens qui les combattent les appellent des dieux. Ce sont des créatures, des vampires, des dragons, tous biomécaniques, avec des pouvoirs démoniaques. Les maîtres les plus puissants des Légions de Blood Gods sont Dracul Drakorgoth, Setekh Drakorgaut et Balgeroth. À eux trois, ils forment la Trinité des Dieux du Sang.

Tu as été contraint de renoncer à ta carrière de prof de philo pour continuer à jouer du metal, ton employeur n’admettant pas cette activité. Pas de regrets ? Du tout. Je suis à fond dans le metal.

 

 

11.04.21 11:20

Ça a l’air grave - Jérémie

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Souvent incompris, parfois même moqués, voire injustement critiqués, ils assurent pourtant un travail de l’ombre essentiel. Eux, ce sont les bassistes, les gardiens des fréquences graves. Ils sont la hantise des roadies et de leurs lombaires tant leurs amplis « frigos » pèsent leur poids et sont peu maniables, mais sont aussi et surtout des musiciens généreux au service de leur groupe ou de l’artiste qu’ils accompagnent. Rarement en recherche de gloire, ils ou elles se trouvent souvent en arrière-plan pour incarner, avec la batterie, la paire d’épaules sur lesquelles le reste du groupe pourra aisément s’appuyer. Une race à part au service du groove.

Pour inaugurer cette rubrique, Jérémie (Emptiness, Meat Heart, ex-Enthroned, ex-Unlocked, ex-Hybrid Viscery – producteur, ingénieur du son et fondateur du Blackout Studio à Schaerbeek) a gentiment accepté de se prêter au jeu dans la foulée de l’interview que nous avions faite de lui à l’occasion de la sortie de l’album « Vide » d’Emptiness (Interview à retrouver dans le Metal’Art 7).

Comment en es-tu arrivé à jouer de la basse ? C’est mon grand frère qui m’a fait découvrir la musique. Il écoutait du metal et jouait de la guitare. Il m’a fait connaître ce genre de musique assez tôt et me poussait à « jammer » avec lui. C’est lui qui m’a proposé de jouer de la basse. Je devais avoir 10 ou 12 ans.

As-tu un rapport particulier avec cet instrument ? Oui. Je sens que c’est vraiment mon instrument. Mais par contre, je ne me considère pas comme un bon musicien. Je ne suis pas du genre à prendre une guitare ou une basse chez moi et jouer comme ça. Je prends l’instrument par nécessité pour composer. Par contre, la basse est l’instrument que je comprends le mieux, mais c’est aussi celui que je mets le plus de temps à enregistrer puisque je prends le temps justement de trouver la bonne ligne de basse toute simple et « catchy » qui soutient tout le morceau. C’est assez dur finalement. De plus, je trouve que c’est un instrument très dynamique, contrairement à ce qu’on lui demande d’être en règle générale, à savoir quelque chose de solide. Le son vient au final de plein de petits éléments, pas entièrement de l’instrument ni de l’ampli. C’est tellement sensible que parfois pour avoir la puissance que tu veux, tu te dois d’être doux avec ta basse puisque l’intention que tu veux traduire ne sera pas forcément ce que tes doigts vont apporter.

Quel est pour toi le rôle prépondérant de la basse ? Qu’est-ce qu’un bon bassiste pour toi ? Le réflexe serait de dire que la basse est le lien entre la rythmique et la mélodie. Et c’est vrai qu’un bon morceau est un morceau qui a une bonne ligne de basse et où tout tourne autour d’elle.

C’est un travail de l’ombre ? Oui, mais ça va avec le caractère des musiciens. Les bassistes ne sont généralement pas des « m’as-tu-vu ? ». Par contre, il y a cette sensation quand tu joues en groupe et que tu sens que ta basse a bien sa place. Ça fait quelque chose de sentir cette connexion avec la grosse caisse. Il y a aussi cette sensation quand tu joues sur ta basse et qu’elle n’est pas branchée. Tu ne l’entends pas, mais tu ressens les vibrations et donc tu l’entends autrement.

Qu’est-ce que tu penses des délires humoristiques qui entourent les bassistes et qui font passer la basse pour un instrument simple, voire simpliste, ou encore qui ne sert pas à grand-chose puisqu’il ne se distingue pas toujours ? On entend ça surtout chez les personnes qui écoutent du metal ou du rock tout simplement parce que la basse n’y a pas un impact aussi direct que dans le funk ou dans le jazz. J’imagine que dans le monde du funk, ces blagues se font moins (rires). Maintenant comme je ne me sens pas spécialement uniquement bassiste, ça ne me fait pas spécialement marrer, mais ça ne me dérange pas non plus. Ça me laisse un peu indifférent au final. (Rires)

Tu joues davantage à l’onglet ou aux doigts ? Sur le dernier album, je joue aux doigts, mais j’étais plus un joueur à l’onglet avant parce qu’on jouait plus rapidement et on avait envie de ce genre d’attaque. Mais maintenant, je trouve ça plus chouette de jouer aux doigts. C’est pareil pour la guitare, parce que j’en joue pas mal sur le dernier album. C’est une manière de sentir l’instrument. Maintenant, notre album est très doux d’une certaine manière. Il n’y a aucune distorsion donc ça va avec, parce que tu ne peux pas toujours te permettre de jouer aux doigts évidemment.

Tu voudrais bien nous présenter brièvement ton matériel et nous parler un peu de tes techniques ou de tes petits « secrets » de jeu si tu en as? Je joue sur une Ernie Ball Stingray quatre cordes. Mon ampli est un vieux Marshall full tube Superbass, pas spécialement puissant, mais il sonne très bien. Je n’ai pas vraiment de secrets si ce n’est qu’on a toujours tendance à dire que la basse doit être compressée, alors que pour moi, le compresseur devrait être toi en jouant. C’est comme ça qu’elle sonne ta basse. On croit toujours qu’il faut constamment mettre le compresseur sur la basse parce qu’on se dit que ça doit être quelque chose de constant qu’on ne doit pas chercher à l’oreille et donc on lui enlève sa dynamique. Alors que ta basse sera énorme si tu apprends à la jouer en tenant toi-même le rôle du compresseur.

C’est assez intéressant, mais c’est une vision spéciale pour un ingénieur du son de se dire que le tout sonnera mieux s’il y a moins d’intervention de sa part après, non ? Non parce que pour un ingé son, c’est toujours une perte d’ajouter quelque chose pour compenser ce qui n’aurait pas été fait en amont.

Tu utilises de la distorsion ? Tout dépend du projet sur lequel je suis. Pour le dernier album d’Emptiness, comme on voulait être le plus naturel possible, c’était la basse directement branchée dans la carte son, même pas dans un ampli. Mais il y a tout de même eu un peu de « disto » sur l’un ou l’autre morceau, mais je serais incapable de te dire ce que j’ai utilisé.

Il y a des bassistes que tu apprécies particulièrement, qui t’influencent ou t’ont influencé ? Je n’ai jamais vraiment vénéré quelqu’un. J’aime les bonnes lignes de basse, mais je ne vais pas chercher plus loin. Je ne saurais pas vraiment te dire qui est mon bassiste préféré. J’ai aussi un rapport assez bizarre avec la musique de ce côté-là. J’aime les groupes, j’adore la musique, mais je me fous un peu du nom des personnes, de qui est derrière quel instrument. Ça se limite à la musique et à la pochette.

Un grand merci Jérémie. Merci à toi, c’était cool.

11.04.21 10:12

Suicidal Madness

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Parmi les sous-genres du Black metal, il en est un qui fait moins l’objet de critiques tant il se développe au-delà de nos ressentis et qu’il parvient à se régénérer à travers les époques ; c’est le black atmosphérique dit « dépressif ». Pourtant, l’on pourrait se dire qu’il n’y a rien de neuf à ce que des artistes expriment un mal être sur les notes qu’ils sortent de leurs tripes. Là où l’intérêt se pose, c’est la manière avec laquelle ils le font. Le détour par les Français de Suicidal Madness est recommandé à tout lecteur ayant une accroche généraliste du metal car exprimer des souffrances, nous l’avons compris, c’est une chose, mais, en 10 ans d’existence, tels des alchimistes, nos voisins ont démontré de solides capacités à transmuter la sombre matière. Suicidal Madness, c’est désormais un quintet qui fête 10 années d’existence et surtout, qui procède à un relifting de réalisations passées à travers un excellent E.P., « Vestiges d’une ère ». Pour en parler avec Metal’Art, Psycho, une des chevilles ouvrières du groupe, n’hésite aucunement à livrer ses états d’âme.

Bonjour Psycho, tout d’abord, comment vas-tu en cette période assez compliquée pour le commun des mortels ? Assez bien merci, malgré les hauts et les bas que l'on rencontre tous depuis de longs mois maintenant, j'arrive plus ou moins à garder une certaine stabilité émotionnelle, ce qui m'empêche de trop sombrer. Mais le moral prend quand même un coup, il faut bien l'avouer, je survis surtout grâce à la musique, en restant extrêmement productif et aussi grâce à la famille, les amis... Je crois que sans tout ça j'aurais déjà clairement perdu pied.

Mine de rien, en tant que guitariste, les années s’écoulent et ton expérience se capitalise toujours plus. En tant que musicien, que ressens-tu dans ton évolution personnelle ? Savoir que l'on évolue est toujours très gratifiant. C'est ce qui nous pousse à continuer et à toujours vouloir aller de l'avant, afin de s'améliorer encore et encore. Je pense que c'est pareil pour chaque musicien, cette quête de l'amélioration perpétuelle. Mais au-delà de ce côté, il y a surtout le plaisir de créer, c'est même l'aspect le plus important pour moi, qui passe même avant l'évolution personnelle. Car comme je le disais dans la réponse précédente, composer m'aide énormément, la musique nourrit mon âme et m'apaise et avec le temps je me rends compte qu'elle fait de plus en plus partie intégrante de ma vie. Créer est devenu comme une drogue dont je ne peux plus du tout me passer.

Avec ce groupe qui t’est manifestement cher, Suicidal Madness, vous avez fait une sorte d’état des lieux de vos premières productions, avec de nouvelles forces à vos côtés, Nekros à la basse et Frakkr à la batterie. Que peux-tu constater au niveau de leur apport sur les titres que vous avez eu l’occasion de créer jadis ? Nekros étant à la base notre bassiste live, il a apporté ses propres lignes, c'est ce qui a ajouté une autre couleur et une autre profondeur aux morceaux. Habituellement, c'est Alrinack qui s'occupe de ce rôle sur les albums, mais pour le coup nous avons réenregistré les morceaux tels que nous les jouions sur scène. Jusqu'à maintenant, nous avions toujours eu recours à une batterie programmée sur nos albums et Frakkr est maintenant notre batteur depuis 2017. Pour l'anecdote, nous avions l'intention déjà pour notre troisième album, d'enregistrer avec lui malheureusement ça n'a pas pu se faire, et nous avons dû une fois encore recourir à la programmation. Cette fois-ci, les choses furent différentes et nous avons pu enfin enregistrer tous ensemble. Évidemment cela change du tout au tout, il a apporté sa propre patte et cela se ressent fortement comparé aux anciennes versions. La combinaison de leurs deux jeux respectifs accouplés aux nôtres a fait que ces anciens morceaux ont eu droit à un nouveau souffle, une seconde vie.

Qui a eu l’idée de sortir un EP d’anniversaire des 10 ans ? Par-delà les sempiternels clichés, en quoi est-ce important symboliquement de fêter votre entité musicale ? L'idée vient de moi à la base, les autres ont bien sûr tout de suite approuvé. 10 ans ce n'est pas rien dans une vie, et au bout de cette décennie nous avons écrit, si l'on peut dire ainsi, le premier chapitre de notre histoire. Une page se tourne et avec notre prochain album nous allons clairement franchir un nouveau cap en termes d'évolution. C'était donc important pour nous de marquer le coup en faisant une rétrospective de notre première période avant de passer à la suite.

Avez-vous eu des retours quant à cette petite galette « Vestiges d'une ère » ? Si oui, de quels types ? Qu’est-ce que les auditeurs trouvent dans votre univers ? Les retours sont pour le moment très positifs, les différentes chroniques que l'on reçoit sont vraiment très bonnes et cela fait extrêmement plaisir. Je pense que ceux qui apprécient notre musique se retrouvent dedans tout simplement. Après, ça reste très difficile de me mettre à leur place, chacun perçoit la musique à sa manière et tout le monde n'a pas la même sensibilité. Mais j'imagine qu'il y a quelque chose de cathartique pour eux tout comme pour nous.

En pensant à tes compères, pourquoi vous être orientés vers le style du black atmosphérique à énergie dépressive ? Aviez-vous chacun des références sacrées selon vos goûts ? En fait, ça s'est fait tout naturellement. Nous ne nous sommes jamais dit qu'il fallait le faire, cela s'est imposé tout seul, au fil des albums. Nous avons beaucoup de goûts assez variés et différents au sein du groupe et je pense qu'à un moment ou un autre nos influences doivent ressurgir et déteindre un peu sur notre musique. Mais on ne cherche jamais à sonner comme tel ou tel groupe, tel ou tel style...

Est-ce que ça te choque si je te dis que je ne trouve pas vraiment votre art pathogène, mais plutôt capable de transcender les brumes des souffrances diverses ? Non, je suis assez d'accord avec toi, dans le sens où ça aurait comme une sorte d'effet thérapeutique. C'est là où j'en reviens au côté cathartique de tout ça. Pour nous, ça nous permet d'évacuer nos souffrances internes, c'est en composant que l'on évacue. Mais on n'est absolument pas dans la complainte et l'apitoiement de soi, on essaie plutôt de, comme tu le dis, transcender cette souffrance, la dépasser et même la sublimer pour qu'au final elle devienne une certaine forme d'art à la manière de nos plus grands poètes maudits qui écrivirent de magnifiques poèmes emplis de spleen, nous c'est au travers de notre musique que l'on s'exprime.

Quel regard portez-vous sur votre carrière ? Y aurait-il des rêves que vous souhaitez accomplir ensemble ? Nous sommes plutôt fiers du chemin parcouru, malgré des débuts assez difficiles, nous avons su au fil des années trouver notre propre voie, évoluer également au gré des albums et avons même eu quelques belles occasions, comme partager la scène avec Nocturnal Depression, Wolves in the Throne Room, Wiegedood ou encore Gorgon. Si on me demande si en créant le groupe en 2010 je pensais que cela pouvait se produire un jour, je n'y aurais jamais cru. Et j'espère que les choses vont continuer en s'améliorant encore. On aimerait beaucoup pouvoir se produire plus sur scène, dès que cela redeviendra bien sûr possible pour tout le monde, jouer à l'étranger par exemple... On verra bien ce que l'avenir nous réservera...

 

Question difficile que je te pose, mais j’y tiens, selon toi, si tu devais dégager un titre de toute votre œuvre, représentant bien votre essence commune, quel est-il ? En effet, le choix est assez difficile à faire, chaque album, ainsi que chaque morceau à une histoire, un vécu propre. Mais je vais jouer le jeu et je vais choisir le morceau "Les larmes du passé", ce morceau qui figure à la base sur l'album du même nom sorti en 2015, et que l'on a réenregistré justement sur notre dernier EP "Vestiges d'une ère" est sûrement le morceau où l'on plane le plus lorsque nous le jouons, que ce soit entre nous en répète ou que ce soit sur scène, il se passe toujours quelque chose de particulier, une sorte de symbiose totale qui nous met limite en transe. Cela est sûrement dû à son côté lancinant et hypnotisant. Même si bien sûr beaucoup de nos morceaux ont ce côté léthargique. Mais celui-ci dégage quelque chose de vraiment unique. Il représente le mieux l'essence même du groupe.

Je te laisse le mot de la fin pour nos lecteurs. Qu’as-tu envie de leur dire ? Tout d'abord merci à toi pour ce moyen d'expression et pour l'intérêt que tu nous portes. Je tiens également à remercier tous ceux qui nous soutiennent, c'est ce qui nous permet de continuer. Un grand merci donc à tous !

01.04.21 20:14

Shores Of Null

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Pour son troisième album, « Beyond The Shores », les Italiens de Shores Of Null proposent un seul morceau de 38 minutes. Ce titre est une longue plongée dans la souffrance humaine, qui noie l’auditeur dans les eaux sombres d’un doom racé, teinté de sonorités black. On peut donc habiter sous le soleil romain et sonner comme les groupes anglais qui ont fait la renommée de Peaceville. Le chanteur Davide Straccione nous guide dans les ténèbres.

« Shores of Null » est un nom qui me paraît étrange. D’où vient-il ? J’étais à Budapest quand cette idée m’est venue. Je me rappelle que j’avais le mot « Shores » (rivages) en tête depuis un petit moment quand j’ai vu cette statue en forme de zéro près du Danube (il s’agit de la pierre du zéro kilomètre, « Zero Kilometre Stone », ndt). C’était un signe. J’ai pensé à « Null » (zéro), en Allemand : ce serait bien de mélanger deux langues. En anglais aussi, ce nom avait un sens (« Rivages des Invalides »). Il n’y avait rien d’autre qui portait ce nom, ce qui était parfait pour un nouveau groupe.

Votre line-up est stable depuis 2013. Une telle stabilité est rare. Quel est votre secret ? Nous aimons ce que nous faisons et nous travaillons dans un environnement amical et décontracté. Nous prenons le groupe au sérieux, mais nous savons aussi quand il faut rire et relâcher la pression. En outre, notre amitié a des racines bien plus profondes que le groupe lui-même.

« Beyond The Shores » est composé d’une seule chanson. Pourquoi ? C’est un choix courageux au regard de la mentalité actuelle marquée par la superficialité. Je pense que nous avons pris un gros risque, mais, heureusement, nos fans comprennent totalement notre démarche… et nous avons aussi gagné de nouveaux fans. Nous avons ressenti la nécessité de faire quelque chose de différent, d’explorer davantage encore les aspects les plus sombres et tragiques de notre musique.

Vos paroles sont inspirées du livre « On Death And Dying ». Quels sont les thèmes de cet ouvrage ? Les paroles sont en rapport avec les cinq niveaux de la douleur, qui ont été formulés par la psychiatre suisso-américaine Elisabeth Kübler-Ros dans son livre paru en 1969. Il traite du rapport à la mort des patients en phase terminale, du moment où ils découvrent leur maladie à celui où ils acceptent leur destin. Les cinq étapes sont le Déni, la Colère, la Négociation, la Dépression et l’Acceptation. Elles sont, toutes les cinq, abordées dans nos paroles, jamais de façon successive, mais en étant entremêlées, comme dans la vraie vie.

Peux-tu nous dire quelques mots sur les invités présents sur « Beyond The Shores » ? Bien sûr ! Dès que j’ai entendu la chanson pour la première fois, j’ai pensé que j’aurais besoin d’aide. Non que je croie être découragé par ce projet, mais parce que je voulais mener une expérience chorale et ajouter des strates différentes avec des interprétations différentes. Les noms de Mikko Kotamäki (Swallow The Sun) et Thomas A.G. Jensen (Saturnus) me sont venus assez naturellement, car leurs growls distinctifs collaient parfaitement avec la chanson. Nous les avons invités à Rome et avons passé plusieurs jours ensemble, entre le studio, une bière et une carbonara. Elisabetta Marchetti est la première chanteuse que nous accueillons. Elle est une vocaliste très douée et chante dans le groupe Inno. Il y a aussi une partie avec des cris extrêmement aigus de Martina L. McLean de Sanda Movies, la femme de notre guitariste Gabriele qui est derrière nos vidéos, dont celle de « Beyond The Shores ».

D’où vous est venue l’idée d’utiliser des instruments « classiques », comme le piano ou le violon ? C’est un hommage au Gothic Doom des années 90, un genre qui nous a inspirés à nos débuts. Nous voulions aussi marquer une différence avec nos deux disques précédents, qui avaient une approche plus standard.  Ces instruments nous permettent d’atteindre une toute nouvelle profondeur.

Le Doom, comme tu viens de le dire, est l’âme de votre musique, même si l’apport d’autres genres est perceptible. Quels groupes vous ont influencés ? Il est évident que le Doom Metal est notre grande influence, surtout sur « Beyond The Shores ». My Dying Bride, Paradise Lost, Kauan, Swallow The Sun, Saturnus, Warning nous inspirent, tout comme Sentenced, Katatonia, Anathema, Primordial, Enslaved, Opeth, Iron Maiden.

Allez, petit jeu, tes trois albums de Doom préférés ! Question difficile… Ces trois albums peuvent changer selon les moments, mais là, maintenant, je dirais :  « Watching From A Distance » de Warnong, « Turn Loose The Swans » de My Dying Bride et « Forest Of Equilibrium » de Cathedral.

« Beyond The Shores » est illustré par un clip magnifique. Comment l’avez-vous réalisé ? Nous n’étions pas sûrs de faire une vidéo pour « Beyond The Shores ». Sa longueur, clairement, était un obstacle, mais faire un clip pour juste un passage du morceau ne nous attirait pas. Nous avons finalement décidé de nous lancer dans une vidéo de tout l’album. C’est quelque chose qui n’avait encore jamais été tenté par aucun autre groupe. Le résultat nous satisfait extrêmement. Je dois remercier Martina et l’équipe de Sanda Movies pour ce travail incroyable. Quelques-uns des lieux où le film a été réalisé me sont très chers. La vidéo a été tournée en trois jours, en novembre 2020, durant la pandémie. Nous flânions à travers des montagnes, des forêts, des châteaux et des cimetières.

Une tournée est-elle prévue, quand ce sera possible ? La Belgique sera-t-elle au programme ? Étant donné la situation actuelle, il est difficile de planifier quoi que ce soit, mais nous n’en pouvons plus d’attendre de présenter « Beyond The Shores » en live. À coup sûr, la Belgique ne sera pas oubliée… quand il y aura une opportunité.

13.03.21 16:07

Conviction

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Olivier Verron n’est pas seulement le leader du groupe de Black Metal Temple of Baal, et le guitariste / chanteur de Conviction. C’est aussi un homme dont la passion pour la musique l’a amené jusqu’à la Sorbonne pour étudier cet art qui nous fait tant rêver. Le temps d’une interview, Olivier nous raconte comment un concert de Cathedral a fait germer une idée en lui, une idée qui s’est transformée en rêve, puis qui est devenue une réalité. Passion, abnégation, intelligence, streaming, Queen et Doom Metal, voilà ce qu’il vous attend dans cette longue et passionnante entrevue.

Olivier, peux-tu nous expliquer comment est né ce projet, Conviction ? Ce projet est né en plusieurs temps. Je découvre le Doom Metal vers 1994/1995, lorsque je reviens en France après plusieurs années passées à l’étranger. C’est à ce moment-là que je plonge dans le Metal underground, jusque-là j’en écoutais, mais du plus traditionnel avec Metallica et Iron Maiden, par exemple. Après une période Death Metal, je tombe sur le Doom et notamment sur Cathedral, que je vois sur scène lors d’un concert où il y avait à l’affiche Deicide et Brutal Truth. Je m’intéresse immédiatement à eux, et dans le livret d’un de leur album, il y a une longue liste de groupes qu’ils remercient, ce qui m’aide à creuser le genre puisqu’il y a des noms comme Saint Vitus et Pentagram. Même si j’écoutais des formations émergentes dans les 90’s qui avaient un style plus Doom/Death comme My Dying Bride, c’est vers le Doom à l’ancienne que j’ai naturellement été porté. À ce moment, l’envie de monter un groupe dans ce style me vient, sauf qu’aucun musicien n’est intéressé, ils sont tous branchés Death ou Black au mieux du Doom/Death, mais pas celui que j’ai envie de jouer : le Doom old school. Chemin faisant, j’ai monté mon groupe de Black Metal, Temple of Baal, tout en gardant dans un coin de ma tête que le moment se présenterait forcément un jour de jouer du Doom à l’ancienne.

Au final, tu as été patient et ça s’est fait… Exactement. En 2013, un matin, j’ai branché ma guitare et sur une journée j’ai composé et enregistré la démo de Conviction. J’ai mis en ligne la démo sur Bandcamp, uniquement en format digital, les retours ont été très bons d’ailleurs. J’ai ensuite publié un peu plus tard un deux titres, toujours sous forme de one-man-band. Le tournant a été le projet tribute à Cathedral initié par la scène française, mais ça m’embêtait d’enregistrer un titre pour ce tribute sans un vrai batteur. Après quelques recherches, Rachid Trabelsi me contacte en me disant qu’il est très intéressé, de là je me dis autant monter un groupe complet d’autant que je voulais jouer live, j’ai fait appel à deux vieux amis, qui sont des musiciens extraordinaires, Frédéric Patte-Brasseur et Vincent Buisson et le line-up de Conviction est né autour d’un barbecue entre potes.

Pour réussir un album aussi bon et ancré dans l’esprit Doom old school, faut-il forcément avoir une vraie culture du style ? Oui je pense, ce groupe est issu de ce genre et qui plus est de la vieille école. C’est différent de ce que propose la scène actuelle avec un Doom orienté Stoner, ma culture du style vient des vieux groupes, je peux citer comme ça Count Raven, les premiers Cathedral, ou les groupes de l’écurie d’Holy Records avec Serenity ou Godsend, par exemple. J’ai énormément écouté "Forest of Equilibrium", qui est un peu la genèse de Conviction comme "A Blaze in The Northern Sky" est celle de Temple of Baal. J’ai écouté pas mal de groupes très underground, qui restent encore inconnus malheureusement maintenant.

Comment est né le son de Conviction ? J’ai pris une habitude qui est de chercher des sons, de les travailler avec mon matériel. Pour Conviction, j’avais un son en tête, Frédéric Patte-Brasseur également et on a conjugué les deux pour obtenir le résultat. Je travaille beaucoup avec du matériel de la marque Orange qui est connu dans le milieu du Doom et du Stoner. On a trouvé la bonne combinaison avec les amplis et la pédale d’effet Fuzz Big Muff et du matériel Laney singature Tony Iommi, le tout passe dans un Two Notes Torpedo qui est un simulateur d’enceintes et de micro de grande qualité. On cherchait un son à la fois brut et à l’ancienne, pas un truc cliquant comme il se fait beaucoup aujourd’hui, on voulait un son proche du live, c’est pour ça qu’on l’a traité au minimum. Le but en somme a été d’avoir un son un peu moderne, mais très influencé par celui de Tony Iommi notamment celui des années 80, ce qui dans l’absolu ne sont pas compatibles au départ. Quand tu as passé une grande partie de ta vie à faire de la musique, que tu possèdes du matériel, que tu le connais, tu sais quelles combinaisons sonores associées pour obtenir ce que tu veux. 

Est-ce qu’il y a un thème en particulier qui se dégage dans l’album ? C’est ce qu’on peut imaginer quand on constate la forte identité du groupe. Je pense qu’on peut parler d’identité visuelle surtout. La pochette de l’album a été réalisée par Kax, elle a redessiné la photo d’une statue qui se trouve dans la collégiale de Gisors, cette statue représente un habitant de la ville au 16e siècle. Quand j’ai visité cette église j’ai été frappé par cette statue et l’expression du visage. Au-dessus, il y a un texte et une expression en particulier qui dit « fay maintenant ce que voudras avoir fait quand tu te mourras ». Cette expression m’a réellement frappé et a contribué à donner naissance à Conviction, ce visage fait partie de l’identité du groupe, il sera peut-être réutilisé par la suite, sous quelle forme, je ne sais pas, mais je pense qu’il sera toujours là. En ce qui concerne les morceaux, il n’y a pas de liens directs, je les ai écrits et utilisés pour la démo puis j’en ai ajouté deux de plus pour l’album. C’était important pour moi que ces morceaux soient réenregistrés et présents sur l’album, certains diront qu’on ne s’est pas foulé, mais quand tu retournes dans un passé pas si lointain, c’était la coutume de réenregistrer les démos pour la sortie du premier album. Metallica l’a fait, pourquoi pas nous. Les paroles sont quant à elles inspirées d’émotions très sincères que tu ressens au cours de ta vie. Le titre "Outworn" parle d’une histoire personnelle où un matin je me suis regardé dans un miroir et j’ai pleinement réalisé que je n’avais plus 20 ans, ce sentiment est commun à beaucoup de personnes, j’imagine. On grandit, on vieillit, on murit, on vit en croyant toujours avoir 20 ans puis un jour tu t’aperçois que non, ça peut mettre une grande claque. Je compose souvent sous le coup de l’émotion, si tu lis les paroles attentivement tu verras que des choses peuvent correspondre, en les réinterprétant, à des moments de ta vie.

Tu n'as pas hésité à traiter de sujets intimes, en somme ? Oui, c’est vrai. Pour rappel, la démo a été enregistrée en une seule journée, en une fois. Les deux morceaux supplémentaires ont demandé eux, plus d’élaboration et cela s’entend avec l’ajout de chœurs par exemple. Mais oui, j’y exprime des choses personnelles que je n’ai pas envie de développer et tu le comprendras sans peine, mais ces sentiments peuvent être partagés par une multitude de gens. Probablement passé un certain âge, mais pas seulement, il y a de jeunes personnes qui ont un parcours de vie puissant, fort, triste, et qui interprèteront les textes à leur manière puisque ce sont des émotions humaines ! J’ai cette réelle impression que ces textes parlent d’eux-mêmes et c’était le but.

Tes parties vocales sont étonnantes également. Quand on connait ton registre dans Temple of Baal, on ne peut qu’être surpris, tu avais déjà utilisé ce style de chant ou tu l’as travaillé ? Plus jeune, quand j’étais étudiant en musicologie, je faisais partie du chœur de la chorale de la fac à la Sorbonne, j’étais pupitre de basse et j’ai beaucoup bossé ma voix en chœur. Mais tout ça remonte à longtemps, même si dans mon esprit tout ça c’était hier. J’ai énormément travaillé ma voix durant cette époque et je suis passé pendant une vingtaine d’années quasi uniquement sur du chant Black Metal, qui tu en conviendras n’est absolument pas la même utilisation de la voix. Le placement n’est absolument pas le même sur du Doom que sur du Black Metal, il m’a fallu un peu retravailler ça, mais les prises définitives de l’album de Conviction se sont faites de manière spontanée, je me suis remis dans les conditions exactes que pour celles de la démo. J’étais seul face au micro, j’ai fait le boulot et j’ai envoyé le résultat à Fred pour qu’il mixe. Je concède que ma voix a des imperfections, les profs de chant me diraient qu’il faut retravailler pas mal de trucs, mais j’ai fait ça avec mon feeling, mes tripes, en exprimant des sentiments sincères. Du reste, il n’y a pas que ma voix, nous avons également mis des chœurs, tentés des choses, sur le dernier titre Fred à fait remonter ses influences du guitariste de Queen, Brian May, ponctuellement, on a des parties à quatre voix. Fred a une sacrée formation musicale qui a permis de faire des choses intéressantes.

L’album est sorti sur Argonauta Records, un label connu pour ce genre de productions, c’était un choix délibéré ? C’est un choix de ma part, je suis le travail de ce label, j’ai discuté avec des musiciens signés chez eux et tous m’ont dit qu’ils y sont bien. C’est un label qui travaille bien, qui ne fait pas de promesses qu’il ne peut pas tenir, qui dit les choses franchement. Je voulais vraiment signer avec une structure qui connait le Doom et tout le circuit qui va avec pour la promotion. Les choses se sont passées rapidement et simplement, j’ai envoyé la démo au boss d’Argonauta Records, le lendemain il me répondait qu’il sortirait l’album quand il serait prêt, sans mettre de pression. Jusqu’ici tout va très bien, s’il y a un deuxième album, ce que j’espère, il sortira également chez eux. Mais pour l’instant je profite des bons retours, et Argonauta Records également qui est très proche de nous.

Quel regard portes-tu sur l’industrie musicale actuelle ? Entre ventes physiques, digitales et plateformes de streaming, où se situe l’avenir selon toi ? Je pense qu’il y aura un mixe de tout ça, tout simplement. Cela dépend des styles musicaux néanmoins, dans le Metal une majeure partie de l’auditoire sera toujours intéressée par le physique, du moins c’est ce que je pense. Notre album se vend très bien, nous avons même des demandes pour une sortie sur support vinyle. Maintenant de mon expérience personnelle, je sais que les jeunes ne sont pas attirés par le physique, ils se tournent vers le streaming et spécifiquement YouTube ! Le problème, on le connait tous : la rémunération des artistes par les plateformes, aujourd’hui ce n’est plus un secret, la plus grosse part du gâteau, ce n’est pas les artistes qui la touchent. Les gens passent beaucoup de temps devant leur ordinateur, que ce soit au travail ou chez eux, et forcément ils écoutent de la musique de cette façon, c’est un fait, une réalité, a va être difficile de changer ça sauf si les plateformes font faillite ou qu’il y ait une implosion du système informatique mondial, ce que je ne souhaite pas, ce serait une drôle d’apocalypse. Le streaming a de beaux jours devant lui, notamment sur certains styles musicaux. J’ai vu un clash entre deux artistes de variétés, l’un de l’ancienne et l’autre de la nouvelle génération, et l’artiste de la nouvelle génération ne comprenait pas que l’ancien soit là, lors d’une émission pour recevoir un prix. Ce que cet artiste ne comprenait pas, c’est qu’il existe des ventes physiques, des concerts dans des salles et pas seulement un classement du streaming ! C’était hallucinant. La musique mainstream résonne en termes de classement streaming, elle ne vend quasiment rien en physique, mais ce n’est pas gênant parce que dans leurs stories Instagram ou autres, elles font du placement de produit. Ou alors les vrais artistes ouvriront leur propre plateforme, une dédiée à eux uniquement et toucheront tous les droits. Mais tu te vois t’abonner à 10 ou 20 artistes par mois, franchement ? Mais retenons que pour le Metal, le physique reste important, même s’ils écoutent de la musique sur les plateformes, ça ne les empêche pas d’acheter des disques.

Pour conclure cette interview, je vais te poser une question plus personnelle. Tu n’écoutes pas que du Metal, je sais que tu adores le vieux Rock, les grandes pointures comme Queen par exemple. Une époque formidable, pas vrai ? Mais Queen au Live Aid ou à Wembley en 1986, c’est magique ! C’était 4 mecs, 4 mecs pour un stade plein à craquer et un spectacle de dingue pour l’époque. Attention, c’était des musiciens incroyables, puis Freddie Mercury au-delà de ses capacités vocales emmenait le public avec lui par un simple geste, il le tenait, tu t’imagines toi tenir 80.000 personnes, comme ça ? Il avait un magnétisme très spécial. Queen et d’autres comme Led Zepplin, sont des géants de l’industrie musicale, une époque faite de gigantisme, c’était incroyable. J’ai vu au début des années 90 Metallica ou encore les Guns N’Roses dans des stades, au milieu d’une foule énorme. Imagine les musiciens sur scène, comme ça doit être fort pour eux ! Peut-être qu’au bout d’un moment ça devient un moment « normal », mais moi quand je voyais ça, je voulais devenir musicien forcément. Cette époque est un peu révolue malheureusement, la faute au streaming, à internet, au téléchargement… je ne sais pas trop, mais cette époque était formidable.

 

27.02.21 11:01

Aborym

Écrit par

Machine de guerre de Fabban qui mène le navire depuis presque trente ans maintenant, Aborym a eu l’occasion de changer son fusil d’épaule maintes fois, jonglant entre les genres et les influences, pour proposer des albums jamais réellement analogues. Un peu plus black au début, et épousant aujourd’hui l’indus de manière plus franche, les Italiens sortent des carcans pour faire ce qu’ils veulent, et c’est peut-être pas plus mal ! Rejoint aujourd’hui par trois comparses puisque débordant de la furieuse envie de reprendre les concerts, le très prolifique Fabban a accepté de nous parler de cette dernière sortie, initialement prévue pour 2020, en compagnie du petit nouveau Tomas Aurizzi.

Bravo pour ce nouvel album les gars ! De ce que j’ai pu lire, “Hostile” est supposé être votre album le plus éprouvant jamais sorti, et même votre magnum opus ! Est-ce que vous pourriez spécifier ce que cela veut dire? Qu’est-ce qui change sur ce nouvel album? Qu’est-ce qui lui donne les mérites d’être qualifié de “Magnum Opus” après près de vingt ans de carrière et de sorties? 

Tomas Aurizzi : Merci, cela fait plaisir à entendre. Je pense que ce qui rend “Hostile” différent de nos travaux précédents est qu’il a été composé avec la contribution active de chacun des membres du groupe. Même si j’ai personnellement rejoint le groupe alors que l’album était en préparation, j’ai eu la chance de glisser quelques idées aussi. Et surtout, Fab a partagé sa longue expérience avec nous, et pas seulement en termes musicaux, mais aussi en termes de production. Sa plus grande prouesse était de parvenir à faire évoluer le groupe en nous laissant échanger des idées pendant l’écriture de chaque chanson. Personnellement, je pense que c’est l’album le plus complet auquel j’ai eu la chance de participer, et j’en suis très fier. Doit-il être considéré comme notre Magnum Opus? Notre but est de toujours placer la barre plus haut, de notre propre façon, par le biais de l’expérimentation et de la combinaison d’idées, et surtout de toujours chercher à améliorer la qualité de notre musique.

De façon similaire, j’ai également lu que vous parliez de votre son comme d’un “étrange mix kaléidoscopique” et même que votre objectif était de faire de la musique “qui n’avait jamais été entendu auparavant”. Comment atteindre de tels objectifs d’une façon qui reste cohérente et agréable à l’oreille? Comment produire un album entier, avec quatorze chansons, sur ce principe?

Tomas Aurizzi : C’est ce qui est génial avec l’expérimentation et la musique, que l’on retrouve dans d’autres activités créatives ou culturelles, et qui forme donc la base de notre travail. Si ce ressenti paraît “kaléidoscopique”, cela nous convient, et on ne l’entend pas souvent décrit de la sorte ! On cherche uniquement à exprimer nos émotions et notre bagage artistique. On trouve cela bien de prendre des risques en abordant l’art, de créer quelque chose d’inattendu et de sortir de notre zone de confort. D’oublier, d’abandonner les vieux patterns dont nous avons pris l’habitude.

Je l’ai peut-être halluciné, mais ce sont bien des influences grunge que j’ai entendues sur certaines chansons? Bien sûr, le metal industriel et le grunge sont des genres contemporains. Mais malgré tout, est-ce que cela fait partie de ce fameux “kaléidoscope”?

Tomas Aurizzi : Oui, j’adore le feeling du rock et du grunge des années 90. Tu n’as pas halluciné, et nous allons certainement conserver ce feeling dans nos futurs projets d’une façon ou d’une autre ! Mais il ne faut pas s’attendre à ce qu’on devienne un groupe de grunge non plus. À vrai dire... Je ne sais pas moi-même à quoi m’attendre, et c’est ça qui est beau ! J’aimerais d’ailleurs rajouter quelques mots vis-à-vis de ce son kaléidoscopique : nous ne sommes pas entrés en studio avec l’idée de produire une sonorité particulière. On a simplement joué ensemble, rassemblé nos idées et partagé nos expériences... avant de mélanger le tout !

J’ai cru comprendre que cet album a aussi connu un changement de line-up assez important. Vous étiez quatre en studio, avec l’arrivée de Tomas et aussi, si je ne me trompe pas, la première fois où Gianluca joue un tel rôle dans l’enregistrement d’un album. Comment était-ce d’enregistrer avec quatre têtes et huit mains cette fois? Qu’est-ce que cela a apporté? Était-ce plus facile ou difficile?

Tomas Aurizzi : Ah ! Il faut alors revenir à la première question vis-à-vis de cela, lorsque nous abordions la capacité de Fabban à nous coordonner au sein du groupe. Ce n’était pas difficile pour nous d’être dans cette situation, c’était assez naturel et si ce n’est nos expériences respectives qui différaient, on était tous invité à apporter sa pierre à l’édifice par notre technique. On a chacun un studio à domicile, ce qui permettait d’accélérer et surtout de préserver tout le processus créatif. Partager un album avec ces trois autres gars représente vraiment ma meilleure expérience musicale jusqu’à présent ! Leur professionnalisme est impeccable et nous avons travaillé main dans la main avec notre ingénieur du son Andrea Corvo (que l’on perçoit comme un “cinquième membre” du groupe). Il a collaboré avec nous depuis le début du processus d’écriture, jusqu’à l’enregistrement bien sûr. Sans parler de l’aide précieuse de Keith Hillebrandt, notre producteur.

Quel élément a poussé ce changement de line-up, si longtemps après la création du groupe? Comment votre collaboration a pris forme?

Tomas Aurizzi : De ce que j’en sais, Fab voulait ramener Aborym en live, ce qui nécessitait d’avoir un line-up plus stable. Quand j’ai rejoint le groupe, il avait déjà entamé ce processus de “reconstruction” en incorporant Kata, notre batteur, et un bassiste. Maintenant, nous avons trouvé cette alchimie entre nous tous, et même si nous venons de sortir un album, nous sommes impatients de nous remettre au travail avec les autres.

Quelques mots peut-être à propos de la vidéo qui accompagne le single “Horizon Ignited”? Elle a une iconographie très abondante ! J’ai remarqué les références évidentes à la religion, et ce que je suppose être des scènes de la Chine pendant la pandémie. Quelques références à la drogue et aux médias, avec des gens qui “dévorent” littéralement ce qu’ils voient... On dirait qu’il y a beaucoup à digérer ! Quel est le message global du titre? En prenant en compte autant les paroles que le clip, je dirai que le titre nous invite à reconsidérer ceux que l’on doit blâmer pour ce que nous sommes en train de vivre. Mais je me trompe peut-être?

Fabban : J’ai essayé d’aborder ces sujets délicats avec une approche surréaliste, presque “lynchienne”. Je ne cache pas que mon but était d’instaurer une ambiance dérangeante, marginalisante... De la même façon que le font les films de David Lynch. Cette chanson parle de l’absence de Dieu lorsque les gens font appel à lui. Et d’une certaine façon, l’apparition de la pandémie pendant que je préparais le clip qui accompagne le morceau était presque prophétique. Je pense que toute la mythologie entourant la religion est absurde. Je pense, je crains même que cela ne soit qu’une histoire, presque un conte de fées, que l’humanité a imaginé pour se rassurer face à la peur de la mort. Le message est aussi simple que cela, et la pandémie représentait le terreau parfait pour marteler le message à grands coups d’images et de visuels. Les gens demandent de l’aide à Dieu lorsqu’ils souffrent, lorsqu’ils ont peur et les personnes les plus fragiles réagissent avec colère et désespoir lorsque leurs prières ne sont pas entendues. Certaines se tournent alors vers l’athéisme...

Vous semblez avoir une tendance à trouver des noms insolites, à la fois pour vos chansons, mais aussi vos albums ! Il y a bien sûr votre premier jet “Kali Yuga Bizarre” ou encore “Psychogrotesque”. Sur ce dernier album, on trouve les titres “Lava Bed Sahara” ou “Magical Smoke Screen”... Comment trouvez-vous ces noms étranges? Est-ce que vous voulez guider la représentation de vos auditeurs?

Fabban : En fait, tout est accidentel... Surtout lorsqu’il s’agit de trouver les titres des chansons. “Lava Bed Sahara” a été écrite lorsque j’étais en Afrique il y a quelques années. J’ai eu l’opportunité d’arpenter une partie du désert avec ma femme et quelques guides locaux, et j’ai alors gribouillé quelques phrases sur un bout de papier. J’étais fasciné par l’étendue du Sahara et en même temps effrayé à l’idée de devoir le traverser. C’est une chanson qui peut être interprétée sous le thème de l’immigration, un domaine qui m’est cher. Chaque jour, des milliers de gens entament un trajet périlleux afin de trouver un refuge, une protection dans un pays qui voudra bien les accueillir. Que ce soit causer par la faim, la persécution, la violence... Ils laissent tout derrière eux pour arpenter des routes illégales et dangereuses à la recherche de sécurité. Certains n’arrivent jamais à leur destination. Pour “Magical Smoke Screen”, on retourne vers Lynch, et cette fois les paroles furent écrites en utilisant la technique du “cut-up” si cher à William Burroughs. Cette technique littéraire permet aux écrivains d’emprunter la technique du collage, utilisée par les peintres notamment. D’une certaine façon, pour ce titre, on l’a réactualisé tout en s’assurant que cela reste cohérent pendant le processus d’écriture.

Malgré une petite pause en 2020, vous avez été très productifs ces dix dernières années ! Sept albums si je ne m’abuse, avec notamment “Something For Nobody” qui est divisé en trois. Comment maintenir un tel rythme? Qu’est-ce qui vous a poussé à produire autant de contenu? Avez-vous eu un éclair de génie?

Fabban : Je suis hyperactif ! J’ai la chance de pouvoir dire que les dernières années ont été productives. J’ai été co-producteur avec Keith Hillebrandt sur la cover du titre “Maneater” de Nelly Furtado par le groupe “Digitalis Purpurea”. Puis j’ai effectivement fait les trois “Something for Nobody”, qui est une sorte de trilogie présente en édition limitée sur vinyle. J’ai composé la musique du film “Quid” et bien sûr plusieurs albums entre tout ça...  Il faut dire que je vis à cinq minutes du studio où nous composons et commençons les préproductions avec Aborym. Dès que j’ai une idée, je vais directement la fixer en studio pour ne pas la perdre. Ainsi, chaque chose peut se mettre très rapidement en place.

Question un peu bête, mais pourquoi avoir sorti l’album “Shifting.Negative” entre deux albums de la trilogie “Something for Nobody”? Était-ce un projet que vous ne pouviez plus garder en suspens?

Fabban : Le cas de “Something for Nobody” est un peu particulier, car il ne s’agit pas de réelles “nouveautés” d’Aborym, mais plutôt une collection de titres jamais sortis, de remixes, de versions lives, des titres inachevés et même des prises alternatives ou mastérisées différemment. C’était une expérience très intéressante et un bon catalyseur pour l’évolution du groupe. Cela nous a permis personnellement de mieux nous connaître, mais aussi une façon de sortir du nouveau contenu qui nous paraissait intéressant.

Au sein de plusieurs chroniques écrites récemment, j’ai eu l’occasion de redécouvrir et d’apprécier la scène musicale italienne, qui semble très diversifiée. Votre pays paraît avoir beaucoup d’artistes de talents, évoluant dans des genres parfois très différents. Comment expliquer cela? Est-ce qu’il y a un élément typiquement italien qui sert de terreau à cette scène cosmopolite?

Tomas Aurizzi : Je suis heureux de voir la scène musicale italienne évoluer. On voit qu’elle commence doucement à dépasser les frontières nationales, et même à être reconnue comme spécifique à notre pays. J’aimerai bien que cette tendance se poursuive, et pas seulement dans l’industrie de la musique.

Néanmoins, on dirait que la musique industrielle, tous genres confondus, reste une affaire très “nord-américaine”. Il y a certes une scène allemande qui reste très marquée, mais dans le reste du monde, elle paraît plus sporadique. Plus discrète peut-être. Comment expliquez-vous cela? Quelle est la situation de l’indus en Italie par exemple?

Fabban : Je pense que l’Italie n’est pas encore “prête” pour ce genre de musique, mais je lis beaucoup de réactions très positives autant des fans que de la presse spécialisée à propos du nouvel album. Le marché de la musique est contrôlé par l’industrie, mais aussi par les magazines, les radios ou la télévision. Cela ne rend pas toujours facile de percer lorsque la grande majorité des gens est dirigée, consciemment ou non, vers du contenu préfabriqué, survendu par les médias. Les autres ayant la chance de sortir un album peuvent s’attendre à ce qu’il soit chroniqué, jugé et oublié en un week-end... Et encore, avec de la chance !

Comment la pandémie a affecté la conception de ce nouvel album? Tous les artistes reçoivent sans cesse cette question bien sûr... Mais quel est votre point de vue? Est-ce que c’était plus facile ou difficile d’enregistrer dans ces conditions?

Fabban : Heureusement, rien n’a vraiment changé pour moi, puisque je n’ai jamais arrêté de travailler ! Lorsque je n’oeuvre pas pour Aborym, j’officie en tant que graphiste, et lorsque je me suis occupé des dernières sessions d’enregistrement, le virus ne frappait plus aussi sévèrement qu’en mars 2020. L’album était déjà presque prêt lorsque le virus a frappé de plein fouet. Ensuite, tout le mixage s’est fait à distance avec l’aide d’Andrea Corvo, et j’ai enregistré les paroles des trois dernières chansons en mai, afin de respecter l’agenda. Il y a eu un léger retard dans la sortie à cause des usines tournant au ralenti... Mais il est enfin sorti !

Pour revenir à Andrea, son soutien, ainsi que tous les films que j’ai regardés et les vieux disques que j’ai réécoutés m’ont permis de rester sain d’esprit ! Idem pour le fait de continuer à écrire : ça m’a permis de déstresser et d’arrêter de m’en faire pour des choses que je ne peux contrôler. Ma femme a également été d’une grande aide, c’était salvateur d’être ensemble pendant cette période. Cela commence à faire long, le monde entier est en pause. Ne pas voir ma famille, mes amis et ne pas pouvoir jouer avec le reste du groupe étaient vraiment les choses les plus difficiles. Mais je reste positif qu’on retrouvera tous notre vie d’avant une fois cette pandémie terminée.

Pandémie ou non, “Hostile” est votre plus long album à ce jour ! De fait, cela ne semble pas être dû au confinement... Mais peut-être avez-vous connu une période de créativité et d’inspiration extrême peu de temps avant? Vous êtes vous “confinés” avant l’heure si j’ose dire?

Tomas Aurizzi : Oh, le confinement a tout de même eu une incidence ! Sans aucun doute, le lockdown nous a tous effrayés au début, que ce soit dans le domaine privé ou professionnel. Mais on s’est dit que chaque problème a sa solution, et une fois qu’on la trouve, il n’y a “plus qu’à” l’appliquer. La pandémie a mis en pause la frénésie de nos vies, quelque chose que l’on expérimente tous dans les grandes villes... mais elle nous a aussi permis de nous recentrer sur nous-mêmes, de trouver ce qu’il était vraiment important d’exprimer, et ce malgré toutes les difficultés occasionnées. Indirectement, cela s’est répercuté sur l’album et sur notre objectif principal avec ce dernier : de lâcher prise et d’exprimer nos émotions librement, de raconter cette période inédite qui nous met tous au défi.

Et vis-à-vis de la promotion? Vous avez longuement abordé l’envie de revenir aux tournées, mais cela ne semble pas être pour tout de suite... Comment dire aux gens “l’album est sorti, allez l’écouter!” en temps de pandémie?

Tomas Aurizzi : Le processus de promotion va s’étendre à toutes les plateformes digitales. Nous ne savons pas combien de temps ça prendra pour revenir au live, tandis que les ventes physiques ne pèsent plus très lourd aujourd’hui. Il devient donc crucial d’être présent sur les bons canaux digitaux, malheureusement peut-être. Personnellement, je crois toujours qu’acheter les albums que j’aime, aller en concert dès que ce sera à nouveau autorisé, ressentir et vivre pleinement toute cette palette d’émotions, acheter le merch à la fin d’un show et peut-être même parler aux artistes et partager toutes ces expériences avec une foule... ce sera toujours plus gratifiant, plus excitant que de cliquer sur un lien pour écouter ou acheter sa musique.

Enfin, il me semble que cela fait un moment qu’on ne vous a pas vu en Belgique. Est-ce que vous seriez enclins à revenir nous voir? Comment sont vos souvenirs du public belge? 

Fabban : Je n’ai que de bons souvenirs lorsque je repense à mes récentes escapades en Belgique, et j’espère vraiment pouvoir y revenir bientôt. Pour nos fans belges, si je ne peux vous demander qu’une chose, c’est de vous procurer notre nouvel album si vous l’avez apprécié. C’est la seule façon de soutenir les artistes en temps de Covid. Merci pour l’interview, et au plaisir de se recroiser !