Chris Grès

Chris Grès

Geoff Thorpe a fondé Vicous Rumors en 1979. Avec "Digital Dictator", son deuxième album paru en 1988, le groupe a signé un classique, un modèle de heavy power à la mode US. Pour célébrer le trentième anniversaire de ce disque, une tournée, prévue en 20 dates, a été montée. Le succès a été tel que les boys ont fini par donner 108 concerts… ce qui a retardé la sortie de "Celebration Decay", treizième effort des Américains qui s’inscrit parfaitement dans leur longue histoire ("Arrival Of Desolation", "Death Eternal").

Ce cru 2020 est de bonne qualité, porté par les vocaux agressifs et variés – qui s’offrent même quelques montées dans les aigus ("Any Last Words" qui fait penser à du Maiden) – d’un impeccable Nick Courtney, nouveau chanteur déjà à l’aise. Les rythmiques restent le plus souvent dans un mid tempo puissant, voire angoissant – le début de l’excellent "Asylum of Blood" – mais s’autorisent, bien entendu, de belles cavalcades, une saine agressivité (l’éponyme "Celebration Decay", parfaite entrée en matière, "Collision Course Disaster" chanté, comme l’étrange, presque déroutant, "Darkness Divine", par Geoff Thorpe). Les solos, aussi traditionnels qu’efficaces, sont eux aussi au rendez-vous pour finir de convaincre les amateurs de heavy certifié authentique. Il manque juste quelques refrains fédérateurs pour faire de "Celebration Decay", œuvre gorgée d’énergie et de conviction, un incontournable.

Rituals, avec son deuxième EP, confirme son attrait pour la scène suédoise des années 90 ; c’est d’ailleurs le mythique Dan Swano qui a masterisé le disque. Dès lors, nulle surprise, mais une efficacité totale avec des mélodies bien trouvées, parfois mélancoliques, menacées par une voix d’outre-tombe, posées sur des riffs qui lorgnent vers le black, dans l’esprit d‘un Dissection.

Reste maintenant à confirmer sur la durée d’un album et à s’éloigner des références évidentes - Edge Of Sanity, At The Gates - pour afficher une personnalité plus marquée.

20.08.20 16:18

GEEZER - "Groovy"

« Lourde, trippante et groovy ». C’est ainsi que Pat Harington, chanteur, guitariste de Geezer, et producteur de  "Groovy", qualifie la musique, d’obédience stoner, tendance bluesy, de ce disque. Difficile de lui donner tort ! Cette combinaison, bien souvent gagnante, produit des titres à l’efficacité immédiate. Tels sont par exemple l’inaugural "Dig" – cow bell, voix scandée et fuzz à gogo, solo aérien – et l’éponyme "Groovy"– mid-tempo tendance hard rock rehaussé d’un piano bienvenu –  deux morceaux gorgés de feeling et de groove.

Le power trio, à la basse jouissive, aux vocaux souvent en arrière plan, comme désabusés, alterne entre aspirations spatiales –  "Dead Screen Scroll" et ses bruitages SF, le début  d’"Awake" ou le planant, quasi instrumental, "Slide Mountain"– et attirance pour la lourdeur – "Drowning On Empty", les guitares du très rock d’"Atlas Electra", du Guns N’Roses  ralenti par une fumette bien trop excessive ? Ces deux faces coexistent la plupart du temps à l’intérieur d’une même composition.

Amplis Orange et volcans perdus dans un décor qui sent bon le champignon, la pochette donne une idée assez juste des chansons de cet album qui se termine par le long "Black Owl", sorte de stoner qui s’étire en une longue jam barrée.

Le label Heavy Psych Sounds, qui abrite en son sein des groupes comme Belzebong, Ecstatic Vision, Mondo Generator et des artistes comme Brant Bjork, entre de nombreux autres tout aussi talentueux, lance une collection de splits consacrée au Doom. La paire Conan / Deadsmoke inaugure parfaitement cette série.

Les Anglais dégainent leur monstrueux "Beheaded" titre de 17 minutes, déjà paru en 2013 sur un disque partagé avec Bongripper. Une voix lointaine posée sur des guitares aussi lourdes que monolithiques et une section rythmique chtonienne forment une longue et lente procession vers un cimetière oublié. Les Italiens, quant à eux, proposent deux compositions inédites. Heavy et hypnotiques, teintées de touches sludge, elles sont traversées de brèves, et relatives, accélérations, de parcimonieuses mélodies. Les vocaux, là aussi, semblent masqués, comme une prière inquiétante que la musique s’efforcerait de taire. Délicieusement angoissant… Le deuxième volet des "Doom Sessions " réunira 1782 et Acid Mammoth ; chouette !

« Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle/Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis,/

Et que de l’horizon embrassant tout le cercle/Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ; »

 

Ce quatrain de Baudelaire , le premier de Spleen, se marie à la perfection, en une union désespérée, avec "III : Absolution", lourd obélisque basaltique qui pointe le néant. Les quatre longs morceaux de ce disque s’habillent du désespoir le plus profond, de la tristesse la plus absolue, teintée parfois d’une colère terrifiante jaillie des vocaux habités, torturés de C. Naughton, guitariste et chanteur de Winterfylleth.

"Loss", immense composition de plus de 16 minutes, ouvre ce bal des ombres sur une intro épurée de trois minutes, bâtie sur deux notes, une ombre de clavier, puis enrichie de cordes à la beauté douloureuse — le violon et la contrebasse apportent une mélancolie presque apaisante — avant que les guitares ne déversent leurs vagues de souffrance. "Struggle" est plus direct, plus oppressant. Ici nulle respiration, juste une procession vers l’abîme, lente et terrifiante, au son d’un funeral doom épais comme la poix, froid comme la glace. Après un "Self Realisation" dans la même veine — de charbon — l’album se clôt sur une nouvelle pépite noire, "Absolution", qui rappelle les premiers My Dying Bride. Beauté pure, mélodies envoûtantes, chant déchiré, guitares oppressantes… Chef d’œuvre.

 

Le disque achevé, on ressent cette scène :

« Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,/Défilent lentement dans mon âme ; l’Espoir,/

Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique,/Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir. »

25.06.20 18:04

KRV

Nicolas Zikovitch (chant, guitare, basse) et Louis Lambert (guitare, basse, percussions), tous deux membres de Ddent, ont unis leur talent pour former KRV (qui se prononce kurv et signifie sang en serbe) et accoucher d’un premier album envoûtant. La froideur des machines y rencontre la puissance noire d’un black metal originel pour donner naissance à un univers sinistre. Les deux musiciens racontent la genèse de cette pépite damnée.

Peux-tu revenir sur la naissance de Krv ? Louis : J’ai rencontré Nicolas lorsque je cherchais un nouveau bassiste pour DDENT. Nous avons assez vite sympathisé, et il a assez vite évoqué le désir de faire un album/groupe Black Metal dont il serait à la tête, sans encore trop savoir sous quelle forme. Il m’en a toujours parlé en fait, c’est vraiment un projet qui n’existait pas, mais dont j’entendais parler régulièrement ; c’est un travail de longue haleine pour lui. Puis les années sont passées, et il commençait à y voir plus clair dans ses envies. C’est à ce moment-là qu’il m’a proposé que l’on collabore sur cette idée. Nicolas : J’écoute du Black Metal depuis très longtemps et j’ai toujours voulu monter un groupe dans ce style. Mais voilà, trouver des musiciens voulant jouer ce genre musical tout en partageant ma vision n’est pas facile. J’avais essayé à la fin des années 90, mais le style de l’époque était le tout symphonique ce qui n’est pas ma came, surtout d’un point de vue compositionnel. Quand j’ai intégré DDENT et appris à connaître Louis, je me suis dit avoir rencontré quelqu’un partageant ma vision tout en injectant son style personnel que j’apprécie. Je lui en ai parlé et il m’a dit qu’il était partant sans avoir entendu une note.

Comment as-tu travaillé avec Nicolas sur ce projet ? Louis : Eh bien disons que j’ai eu un rôle de producteur, dans le sens anglais du terme dans un premier temps : accompagner un artiste qui a une assurance du concept qu’il veut exprimer, dont le projet est réellement mûri, personnel et réfléchi, mais qui va avoir besoin d’un binôme pour offrir une forme concrète et musicale à ses idées. Il m’a donc tout d’abord fourni ses premières démos, des riffs de guitare et de basse séparés en 6 morceaux. Puis, il est venu poser des voix dans mon studio. C’était à ce moment-là de l’esquisse niveau vocal, il s’agissait de mieux comprendre comment il percevait ses morceaux, quelle intensité il voulait donner aux différents passages. Il savait déjà de quoi il parlait, mais n’avait pas encore écrit toutes ses paroles. Je démarrerais donc le travail de structure en composant les batteries et en structurant les morceaux pendant qu’il écrirait ses textes. Une fois les morceaux structurés, on s’est mis d’accord sur leur forme, les rythmes/pattern vocaux, les nouveaux riffs et contre-chants… Puis nous avons commencé la phase 2, le vrai enregistrement. Il est venu refaire toutes les voix, cette fois avec ses textes et en les plaçant différemment, selon les nouvelles compos. Derrière, j’ai enregistré les guitares et les basses. J’avais entre temps produit les batteries électroniques. Renaud Lemaitre (batteur de Fiend entre autres) a joué par dessus des batteries acoustiques sur certains passages, souvent les plus lents, pour ajouter un peu de lourdeur et d’organique ; cela réchauffe un peu l’atmosphère assez glaciale que confèrent les drums midi. On s’est donc parfaitement complété. Je tenais impérativement à ce que Krv reste le fruit de son esprit, que j’y mette ma patte en endossant ce rôle certes, mais sans jamais dénaturer son propos. S’il en incarne le fond, l’essence du projet, je m’attelle ici à la forme, de manière assez pragmatique. Il s’agissait vraiment d’aider à donner forme à ce qu’il avait en tête en l’accompagnant, et non y mettre disons de mon ego ou trop de mes idées. Je me suis limité à donner forme à ses envies. Je pense qu’en faisant appel à moi, il voulait aussi cela, mais avec ma touche sonore, et ma compréhension de son projet que je commençais à assez bien me représenter ! Nicolas : J’ai tout composé et enregistré sous forme de démos, les guitares et la basse, puis j’ai rajouté les voix. Louis a ensuite joué son rôle de producteur/arrangeur. On s’est échangé les morceaux et de fil en aiguille nous avons trouvé l’équilibre voulu. Je tiens à préciser que j’ai toujours voulu que Krv reste une collaboration. De plus Louis à un jeu de guitare plus élevé que moi.

Louis, tu as produit le disque. Pas trop difficile d’endosser ce rôle en plus de ceux d’instrumentiste et de compositeur ? Louis : Non au contraire, c’est même génial et moins compliqué quand on gère toute la ligne de production d’un disque. On en connaît tous les secrets et moindres détails ; on peut aller au plus proche de ses envies sans passer par une tierce personne. C’est une immense forme de liberté, il n’y a aucune contrainte ou impossibilité, on fait ce qu’on veut et peut avec ce que l’on a, tout est plus facile quelque part ! On n’a pas un interlocuteur différent pour chaque point. Rien n’est laissé au hasard, tout est maîtrisé, tout est justifié. Pour la composition initiale, tout est de Nicolas : je n’ai pas été à l’initiative d’un seul morceau et je le ne serai jamais dans ce projet ! C’est plutôt un travail d’arrangeur que j’ai eu sur les structures et placements de riffs, de lignes de voix… J’arrive après lui.

Ddent vient aussi de sortir un album. Comment gères-tu cette période sans doute intense, et compliquée par le confinement ? Louis : Assez bien au final. Malgré le lot de tristes nouvelles qu’a apporté la pandémie, ça m’a été assez bénéfique sur un aspect vraiment personnel. J’ai pu passer beaucoup plus de temps que d’habitude sur les postproductions des disques en cours et les promos. J’ai aussi eu du temps pour moi, en étant moins systématiquement pressé par le temps. Pour une fois, c’était une abondance de temps, et c’est agréable. Nous avons eu beaucoup de concerts annulés, surtout ceux liés à la promotion du nouveau DDENT, ainsi que les premières soirées Chien Noir qui étaient en cours de préparation pour la période mai-juillet. Mais c’est comme ça… J’ai préféré maintenir les sorties de disques, séparer ça du live, et nous jouerons quand nous jouerons, sans nous presser.

Qualifierais-tu votre musique de Black Metal ? Louis : Oui bien sûr, mais entre autres, comme toujours. Ce n’est pas strict, je n’aime pas les appellations rigides ; ça enferme énormément un projet de le faire rentrer dans une case, souvent en forçant pour que les coins passent. En l’écrasant comme cela, on en oublie vite toutes les spécificités, tout ce qui dépasse et qui le rend unique. Les projets récents qui se rapprochent d’une étiquette stricte comme cela sont généralement les plus emmerdants, je ne vois pas l’intérêt de faire du Black Metal pur et dur aujourd’hui.  Nicolas : Oui. Mais le Black Metal reste un genre très varié, qui a pris plein de tournures depuis ses débuts. Krv est notre vision de ce style, mélangeant l’orthodoxie et le fait que nous sommes en 2020. Nos influences varient par rapport à nos goûts et à nos âges différents.

Pourquoi avoir donné un ton très mécanique, indus à votre musique ? Louis : C’est ici un choix de ma part.  Dans ce rôle de producteur ; c’est le son que j’ai à offrir. J’utilise sur tous mes projets des drums machines, plus ou moins froides selon les groupes et les morceaux, toujours industriels, ça fait partie de ma touche. C’est un aspect que j’aime plus que tout, le côté froid , mécanique, immuable même de l’electro. C’est imparable, je trouve. Je n’aurai jamais abordé Krv avec une batterie acoustique en premier champ, et je pense que ça fait partie de ces détails, parmi d’autres,  qui font que le projet se démarque d’un black métal traditionnel. Et bien sûr, Nico savait ça en me proposant de bosser avec lui : c’était aussi une volonté de sa part ! Nicolas : Le ton indus et mécanique rajoute et renforce le côté froid et sans âme de ce projet, le dénuant quasi complètement de matière organique et le renforçant dans sa noirceur. Le vide émotionnel se trouve alors redéfini et renforcé.  La technologie de maintenant nous permet de varier beaucoup plus ce côté « machines ».

Le nom du disque est celui du groupe. Pourquoi ? Nicolas : Krv veut dire sang en serbe, et en slave de manière générale. Le sang humain et le sang de la terre peuvent prendre plein de formes différentes. C’est notre premier et on a voulu garder une certaine tradition, celle de ne pas nommer son premier album. 

Quelques mots sur la pochette et l’artwork en général ? Louis : Le logo et la pochette ont été réalisés par Seb Sm Bousille, un ami et artiste qui est, je dois dire, systématiquement impliqué de près ou de loin dans mon travail. Qu’il fasse les artworks (DDENT, NNRA), les projections sur scène (NNRA), ou m’aide à la conception de clips (DDENT) et même à trouver parfois les titres de mes morceaux (DDENT), c’est quelqu’un avec qui j’ai toujours travaillé. On se comprend très vite et on se complète assez bien : je suis dans le son, il est dans l’image, on sait bosser ensemble. Pour Krv, on lui a demandé de nous faire le logo. Avec l’influence serbe du projet par les origines de Nicolas et le nom même du groupe, Seb à décidé de s’inspirer des formes des premiers alphabets cyrilliques pour écrire le mot Krv, mais gardant une esthétique assez « black », mais sobre. Pour la pochette, après entretien avec Nicolas sur les paroles et concept de l’album, Seb a décidé de produire une image se rapprochant du pétrole, avec le mot Krv. Nous avions la volonté de rester très sobres sur le côté visuel de ce premier album (typo comme artwork), ne pas donner trop d’indices visuels si tu veux, pour ne pas guider l’écoute en quelque sorte. Je pense que l’identité visuelle de ce projet viendra dans un second temps, nous voulions que la musique prime pour cette première sortie. Nicolas : L’artwork du livret représente des moments et des endroits ayant influencé l’écriture et l’atmosphère de l’album.

Quels thèmes aborde Krv ? Nicolas : Malgré toutes nos illusions et notre arrogance, nous ne faisons que partie d’un processus naturel tellement énorme et sans sens que l’humain s’est retrouvé à devoir se créer une raison à sa question existentielle. Nous sommes nés dans des sociétés qui nous imposent leur pacte social, leurs traditions, leur histoire, leur culture et leurs crimes sans notre consentement. La magie et la méditation nous permettent de nous transcender, mais dans la transcendance nous découvrons le vide et devons accepter notre illusion existentielle et le gouffre. Seulement à ce moment, nous ferons partie de la nature, cette nature qui nous a joué un tour en nous donnant la conscience. En la détruisant, nous nous détruisons. Nos dieux, héros et gouvernements s’écrouleront et disparaîtront. La nature continuera sans même avoir eu conscience de nos vaines sociétés, de notre vaine existence. En gros, amusez-vous pendant cette courte erreur qu’est votre vie. Vous n’avez qu’une chance puis c’est la mort.

Pourquoi chanter en trois langues ? Nicolas : Je suis américain, mais mes parents sont français et serbes. J’ai toujours baigné dans ces trois cultures, elles forment mon moi. De plus linguistiquement parlant chacune permet d’exprimer mes sentiments de manière différente. Chaque langue a un impact différent, qui change aussi le  fluide des mots et le sens des paroles. J’ai toujours aimé les groupes qui chantent dans leurs langues natales et j’en ai trois.

Comptez-vous défendre Krv sur scène ? Louis : Oui bien sûr ! Nous serons 4 : Nico au chant, je serai à la guitare, puis basse et batterie acoustique sur scène. On a trouvé les musiciens, ils ont déjà appris l’album par cœur de leur côté grâce au confinement ! Nous avons déjà des dates prévues pour cet hiver a priori. Nous voulons garder un truc assez punk en live, être un peu plus minimalistes sur scène. Nicolas : Oui. Je ne me consacrerai qu’au chant pour une fois. Il est important que ces morceaux prennent une autre vie en live qui leur donnera un autre rendu que sur disque.

À plus longue échéance, Krv est-il destiné à devenir un groupe à part entière ? Louis : C’est un groupe à part entière ! D’ailleurs, l’album qui vient de sortir a mis du temps à voir le jour. Nico m’a fourni les démos en décembre 2018, mais en réalité, nous travaillons déjà sur le deuxième album… Nicolas : Pour moi c’est un groupe qui va suivre son propre chemin. Le deuxième album est composé.

Prééminence du mid-tempo, œillades appuyées au doom ("Commander of Christ", l’épique "Embrace the Rain"), groove pachydermique (le jouissif "Here be Dragons"), ambiances malsaines ("Nine Days of Mourning"), solos mélodiques, growls puissants mais intelligibles, Graceless maîtrise à la perfection une recette depuis longtemps éprouvée. Les Bataves semblent figés dans le début des 90’s, fascinés par les premiers albums d’Asphyx, Bolt Thrower, voire d’Obituary. Leurs compositions, efficaces en diable, offrent en cinq minutes une plongée dans des sables mouvants, nous aspirent vers les profondeurs, vers l’étouffement. Quelques accélérations bien senties, portées par un batteur au taquet, viennent toutefois éviter que la monotonie ne s’installe.

Simple et carré, sans esbroufe, Graceless signe avec "When Vulture knows your name" un album tout aussi old school que remarquable.

Dans la famille hardcore, je demande papy metal ! Et aussitôt, 20 ans après "Revenge", dernier disque de Cro-Mags, Harley Flanagan jaillit du Lower Esat Side de New York avec, sous le bras, le nouvel album de SON Cro-Mags, qui suit deux EP sortis en 2019 – dont les six titres figurent sur ce "In the Beginning". Après bien des péripéties – dont la fameuse altercation au couteau de 2012 – le bassiste a récupéré le nom de son groupe. John Joseph et Mackie Jayson, ses anciens compères présents sur l’emblématique "The Age of Quarrell", continueront quant à eux d’arpenter les scènes du monde entier sous le nom de Cro-Mags JM.

D’entrée, avec les quatre premiers titres, jouissifs et percutants, le gaillard de 52 ans, bien secondé par une équipe solide qui compte Rocky George (Suicidal Tendancies, Fishbone) à l’une des guitares, prouve que sa haine est intacte, que la furie de sa jeunesse est toujours là. La recette est savoureuse, avec ces premières secondes bien lourdes qui cèdent la place à des accélérations féroces, portées par une batterie impitoyable, entrecoupées de solos arides et lointains. Les influences thrash eigthies sont bien là, piquantes à souhait. La voix d’Harley, éraillée, raconte au galop une vie d’errance et de violence.  "Don’t give him" est l’exemple parfait de ces chansons justes et sans gras.

"In the Beginning" – 13 titres, 38 minutes – hélas, s’essouffle sur sa fin. Les quatre derniers morceaux sont décevants, à l’image du trop long instrumental "Between wars" ou des samples et du mode quasi spoken words de "Two hours". Dommage, car jusque-là Harley, en bon dynamite man, faisait tout sauter…

À n’en pas douter, Wolf est un groupe honnête, fidèle à un heavy metal de tradition, estampillé années 80.  Née au cœur des années 90, à une époque où ce genre n’était guère populaire, la bande de Niklas Stalvind – seul membre fondateur encore présent, chanteur, guitariste et compositeur – se place dans le sillage des monstres Iron Maiden et Judas Priest… mais sans jamais atteindre l’excellence de ces légendes.

À l’image du logo des Suédois, les morceaux de "Feeding the Machine" sont caricaturaux… comme le laissait craindre son premier extrait, le poussif "Midnight Hour". Même si, parfois, une teinte plus sombre, inquiétante, à la Mercyful Fate, vient colorer certaines de leurs chansons ("The cold emptiness"), les titres finissent par lasser. Les refrains – qui répètent une courte phrase ou un simple mot – se ressemblent, les cavalcades de guitares, monotones, s’enchaînent et les structures des 12 titres, mélodiques et assez courts, sont identiques, solo convenu compris. Bien sûr l’énergie est au rendez-vous, notamment sur les trois morceaux qui lancent les débats, et la voix de Niklas reste un réel atout… mais cela ne suffit pas pour signer un disque mémorable.

Voilà un Ep particulièrement jouissif ! The Hÿss, qui m’était jusqu’alors inconnu, séduit instantanément, dès les premières secondes aux effets spatiaux, du premier titre. Voix rauque et colérique, riffs qui donnent envie de taper du pied, breaks haut de gamme, tout est là ! Les Américains déclinent leurs compositions groovy riches en fuzz avec un savoir-faire indéniable, lorgnant parfois vers le hard-rock ("Wolf Spider" qui a aussi un petit côté punk, la pépite "In shadows" et son solo bienvenu), ralentissant parfois intelligemment le tempo ("Disco Frankenstein", avec orgue et clin d’œil à Deep Purple).

À l’image de la pochette déjantée digne d’un film de série Z où se trouvent tous les protagonistes des cinq titres, The Hÿss invite à découvrir son univers barré, fait de créatures monstrueuses, d’extra-terrestres et de guitares bien lourdes. « It’s space music, man », comme le clame Matt Mc Donald… « and we like it », s’empresse-t-on d’ajouter !

L’histoire de Glaciation est confuse, avec notamment la disparition du line-up de son fondateur, Valnoir. Hreidmarr, figure incontournable de la scène black française, arrivé après la sortie du premier EP, "1994", en est devenu le leader. Après la parution de "Sur les falaises de marbre", en 2015, le chanteur de feu Anorexia Nervosa, fleuron de la scène black française au tournant des années 2000, a recruté de nouveaux musiciens. Leur travail, enrichi par la participation de Cécil (voix claire, Au champ des Morts), a donné naissance à l’épique, magnifique et agressif "Ultime éclat", enregistré en condition live.

Cet album, qui débute par une sonnerie aux morts, mêle la hargne ancestrale, râpeuse du black norvégien des origines à grands coups de riffs abrasifs ("Le rivage") et des touches apaisées, mélancoliques, issues d’un romantisme très français, d’un esprit fin de siècle (le piano des "Grands champs d’hiver" ou, surtout, du fabuleux "Acta est Fabula", quand ses notes lugubres se prolongent par une intervention radiophonique d’Antonin Artaud). Portée par des compositions d’une rare richesse, d’un réel dynamisme, gorgées de rage désespérée, baudelairienne, la voix d’Hreidmarr brille à la manière du « soleil noir » de Gérard De Nerval : parfois calme ("Vers le zéro absolu"), elle explose en éclats ultimes, cris de haine et de colère. Mélodique, parfois symphonique, le black de Glaciation atteint un équilibre parfait.

Enfin ! Après 18 ans d’existence et avec six albums au compteur, Audry Horne sort son premier live. Au vu de la qualité des prestations du gang, cette sortie était attendue… et ne déçoit pas ! Les 16 titres captés at home à Bergen en 2018, lors de la tournée Blackout (six chansons sont issues de cet opus), sont à la fois un copieux aperçu de l’intégralité de la carrière du groupe et, surtout, un condensé de petites bombes, gorgées d’énergie.

La batterie claque plus que sur disque, au détriment d’un chant légèrement en retrait mais toujours prenant. Toschie harangue la foule en norvégien, quand il faut, sans en faire trop. Le tempo est plus rapide… et le public joue son rôle : il accompagne la guitare sur l’épique "This is war"morceau parfait pour lancer les hostilités avec ses faux-airs de Maiden et reprend les paroles, comme sur le vieux mais toujours jouissif "Threshold", entre autres. Les twin guitars, merveilleuses, brillent de mille feux ("Blackout", "Blaze of Ashes"), étincellent lors des soli. Dès les premières notes, on est dans la fosse, proche, tout proche de la scène...

Audrey s’octroie une pause avec la balade "Sail away", ouvre une brève parenthèse sombre, grungy (le rarement joué "Weightless") mais enchaîne surtout les compositions échevelées, héritées de Thin Lizzy, voire de Def Leppard. Le final est dantesque avec l’hymne absolu "Waiting for the night" – quel refrain ! – suivi du hargneux "Redemption Blues" et d’un "Straight into yout grave" au galop. "Waiting for the nght", un futur classique ?

Les Espagnols d’Obscure sont des vétérans de la scène thrash/death. Formé à la toute fin des années 80, ce groupe a connu pas mal de bas – split, tentative de retour hasardeuse en 2006 –  et quelques hauts – la démo bien accueillie "Curse the Course en 1990". La formation renaît de ses cendres en 2017, après la parution d’une compilation de ses trois démos, pour donner naissance, enfin, à son premier album.

"Darkness must prevail", mélange de titres inédits créés dans les 90’s (“Blessing of Malignancy“) et de compositions récentes, mise sur un old school death lourd et groovy, axé sur les mid-tempos, rehaussé d’accélérations bien senties. Difficile de ne pas headbanger sur une telle musique...

Comme sur les meilleurs albums du genre, il se dégage de ce disque une ambiance de film d’horreur ("Through Self-Repulsion" tout en tension contenue). Des passages inquiétants, oppressants s’éclipsent soudainement pour céder la place à une décharge de violence pure, comme quand un serial killer de slasher movie passe à l’action, machette à la main. Les vocaux épousent ces changements d’atmosphère, passant de malsains à sauvages. Cette sensation est soulignée par la production soignée de Dan Swanö, qui met particulièrement en valeur des guitares au son aiguisé… Et donne un petit côté scandinave à cette œuvre réussie.

16.03.20 06:49

BOOST - "Reboot"

Créé voilà 25 ans, Boost, après un long silence, revient avec un nouvel album, "Reboot". Le groupe, toujours porté par l’iconique Crass (Crusher), reste fidèle à son passé. Il propose toujours un metal fortement teinté de hardcore avec des clins d’œil appuyés à l’électro, pas forcément les meilleurs passages, heureusement assez rares, au punk, surtout pour l’énergie déployée, voire au gothique. La formation mise sur les vocaux, assurés par deux chanteurs, qui ne cessent de changer, avec réussite et maestria, de registre. L’album lorgne parfois vers Rage Against the Machine mais ne s’interdit pas des passages mélodiques, à l’image du refrain de "From darkness into light" – une chanson tout en contraste, en tension, qui aboie, aboie… et finit par mordre ! – qu’In Flames, période "Soundtrack to your escape", ne renierait pas. Les titres les plus musclés – l’initial "Silence is a gift" – les plus lourds – le bref et percutant "Show me Hell" – sont les plus réussis, ceux qui risquent de retourner les fosses sur la tournée prévue en 2020. Seule fausse note : "Architect of my own destruction" et "After all", les deux titres longuets sans réelle énergie, sans grande saveur, qui concluent les festivités. Dommage de finir ainsi un album de qualité…

C’est lourd, c’est gras : c’est Grave, c’est Obituary ? Non, c’est Creeping Death qui arrive avec son premier album, "Wretched Illusions". Derrière une pochette réussie se trouve un album classique de death metal, saupoudré d’une touche thrash (comme sur le morceau éponyme) qui mise avant tout sur la lourdeur, incarnée par une basse très présente, mixée en avant, et la puissance, issue de riffs simples, mais efficaces. La bestialité du genre jaillit de growls convaincants et de quelques blasts, disséminés çà et là.

Malgré ces ingrédients de plutôt bonne qualité, le plat final ne convainc pas totalement. Les titres se ressemblent tous, noyés dans une sauce de réverbération : toujours la même saveur, le même goût, même si «World Decay" et son final heavy ou "Consumed" donnent un peu de piquant à l’ensemble.

La carrière de Blaze of Perdition est marquée par l’accident survenu au groupe en novembre 2013, sur les routes autrichiennes : décès du bassiste 23, graves blessures pour l’ancien batteur Vizun et période de coma pour le chanteur Sonneillon qui, s’il n’apparaît plus sur scène, reste le parolier attitré des compositions signées XCIII, le guitariste originel.

"Transmutation of Sins" est un deux titres, sorti pour accompagner la tournée The Void Dancers MMXIX tour (novembre - décembre 2019) et pour annoncer le nouvel album "The Harrowing of Heart", prévu pour février 2020.

Ambiance occulte, voire gothique, et black mélodique, porté par une batterie omniprésente et des guitares bien loin des tronçonneuses « trve black », sont au rendez-vous de cette production. La deuxième piste, une riche reprise du « Moonchild" des Sisters of Mercy, est une réussite aux vocaux particulièrement travaillés.

Même si ce petit quart d’heure manque d’un soupçon de hargne, il donne envie de jeter une oreille sur "The Harrowing of Heart".

 

Après deux Eps et deux albums, Evil Invaders s’offre son premier live. Enregistré at home, à Anvers, il est riche de 16 titres, dont sept des neuf de son dernier disque en date "Feed me violence", et agrémenté d’un DVD.

La musique, l’artwork et le look des gaillards invitent à un voyage au cœur des eighties. Les cours de thrash – de l’école Bay Area en général et du professeur débutant Metallica en particulier –  et les leçons de la NWOBHM – de maître Maiden en tête comme sur "Stairway to Insanity" et plus encore "Master of Illusion "mais aussi du vénérable Venom dont le "Witching Hour" est solidement repris – sont assimilés. Les Belges balancent à toute allure des riffs qui donnent immédiatement envie de taper du pied (le bien construit "Feed me violence", "Fast, Loud ‘N’Rude" dont le titre résume bien la philosophie du groupe, le jouissif "Raising Hell") et des solos qui imposent une séance d’air-guitar, couplée à un headbanging frénétique. Le chanteur passe allègrement d’une voix claire à des grognements sans jamais renoncer à un hurlement aigu. Le tempo ralentit parfois, la musique s’alourdit un temps – l’excellent "Broken Dreams in Isolation" aux multiples facettes – mais la vitesse reste maîtresse du jeu, en équilibre entre violence et mélodie.  Ce live intense, gorgé d’énergie, donne envie de voir Evil Invaders sur scène : mission remplie !

Groupe à la carrière aussi longue que remarquable, Pretty Maids sort depuis 1981 des albums de belle facture. Malgré son âge désormais vénérable, le groupe danois ne faiblit pas et, dans la lignée de ses dernières solides productions, offre un nouveau bijou avec "Undress your madness". Les compositions de la paire Atkins, vocaliste qui passe de l’agressivité à la douceur comme personne, Hammer, guitariste au talent délicat, reste fidèle au style du groupe. "Notre intention avec cet album n'était pas différente de tout autre album que nous avons fait", admet le gratteux.

Après une intro digne d’un film d’horreur, mélodie et violence se conjuguent dès le premier titre, l’excellent single "Serpentine", au refrain magique – comme celui de "Runaway World". En dix chansons, l’auditeur est promené de caresses FM ("Runaway World" et "Shadowlands" accrocheurs en diable) en uppercuts teigneux (le rapide "If You Want Peace (Prepare For War)", "Undress your Madness" et sa construction en crescendo) aussitôt soignés par une ballade en guise de baume apaisant ("Strengh Of A Rose" aux délicats passages acoustiques ou "Will you still kiss me (If I see you in Heaven")). Du travail d’orfèvre… qui donne envie de voir ce groupe vivre encore longtemps, très longtemps, malgré le cancer contre lequel doit se battre Ronnie Atkins.

Quatrième du nom, le Tyrant Fest 2019 a une nouvelle fois offert, dans le cadre idéal du site 9-9 bis d’Oignies, ancien puits minier où trône encore, majestueux, un chevalet, un week-end riche et varié. Outre les concerts, orientés black et death, des expositions, des conférences et même des randonnées étaient programmées par des organisateurs d’une rare efficacité. Le sold-out du dimanche était largement mérité !

Samedi, le festival, pour moi, a débuté par Barque, dans l’auditorium, petite salle d’une centaine de places, dans laquelle se produisent des groupes de moindre notoriété, mais non de moindre talent. Les Lillois, dont l’album Pyre Builders est sorti en début d’année, ont livré un show intense d’une demi-heure. Sur une trame hardcore, avec un chanteur expulsant son chant comme un crachat de haine, avec une batterie au taquet, les titres sont si rageurs qu’ils explosent parfois en un chaos ravageur.

Après un petit tour au bar de l’Annexe et quelques passages, les yeux avides, devant les stands des labels et autres vendeurs de disques, il est temps de se rendre au Métaphone, le cœur vibrant du Tyrant Fest.

Aorlhac – Aurillac, la ville du groupe, en langage occitan – offre un black d’inspiration norvégienne, porté par des riffs intéressants, mélodiques et animés d’un souffle épique, mais pénalisé par des structures de morceaux trop semblables. Si le son est lourd, avec une basse qui prend une place importante, les touches heavy, vaguement médiévales, trop répétitives, finissent par lasser. S’exprimant avec conviction en français, le groupe narre, comme le rappelle le chanteur avant "Sant Flor, la cité des vents », « les histoires les plus sombres du passé ».

Changement d’ambiance ensuite avec Pensées Nocturnes, qui oscille entre grand-guignol et rituel, entre angoisse et absurde – mais n’est-ce pas la même chose ?  – dès l’inaugural Paria. Dans un décor de cirque maléfique, de cabaret des horreurs, des erreurs, quand les musiciens deviennent des clowns menaçants, qui font penser au dessin dégénéré du serial killer JW Gacy, les parties calmes et les notes d’un accordéon sinistre évoquent les films d’épouvante. Les cuivres, trompette et tuba, en fanfare décadente, donnent l’impression d’assister au défilé d’une harmonie monstrueuse qui devient une bande furieuse quand les guitares et la batterie imposent le retour du black metal. Les références sont multiples, les morceaux ne cessent de changer de visage à l’image de « Poil de lune », qui débute avec le thème des Temps Modernes de Chaplin, glisse vers l’Europe de l’est entre quelques salves explosives. « Deux bals dans la tête » alterne blasts et lourdeur. Varehon, chanteur à la voix torturée, des hurlements aux vociférations, et multi-instrumentiste, âme de la horde folle qui l’accompagne, déchaîné, n’hésite pas à traverser la fosse – si calme qu’il finira par lâcher, en fin de concert un « vous êtes bien sages » agacé.

Undead Prophecie installe dès son entrée en scène une ambiance morbide dans un décor où règnent pierres tombales, images de statues et un magnifique backdrop d’un vert sinistre évoquant la forêt de Blairwitch. Le chanteur arrive lentement, une lanterne à la main, s’approche de son micro orné d’une faux avant que ne résonne la lourdeur quasi doom de « The souls I Haunt ». Le groupe masqué offre ensuite une démonstration de death classique, dans la lignée de Death, bien sûr, voire d’Obituary quand les growls se font inhumains.  La brutalité furieuse est au rendez-vous, jouée avec talent et maîtrise : « I summon the demon » est haineux à souhait comme « Unholy entity » qui clôt le concert… avant que les musiciens, pour la première fois, ne révèlent leur visage !

Dopethrone, dans son côté crade et déglingué, à un petit côté Darkthrone – dont Julie, chanteuse dreadlockée porte un t-shirt – revendiqué : son dernier album ne s’appelle-t-il pas « Transcanadian hunger » ? Bien sûr, il s’agit d’une version doom/sludge de la légende norvégienne mais l’atmosphère dégagée est semblable à celle qui émane des disques du duo. Ambiance oppressante, répétitive, accentuée par les incessants mouvements de derviche tourneur de la frontwoman à la voix éraillée (« Planet Meth »). La basse rayonne, hypnotise pour rapprocher ce concert d’une transe traversée de quelques éclats de colère : « Killdozer », conclusion impitoyable, qui voit le guitariste hurler « Détruisez tout ». Le public, malgré les premiers pogos de la journée, ne montre pas un grand enthousiasme… Dommage, car Dopethrone a brillé… d’une lumière noire, bien sûr.

« Les blessures de l’âme sont immortelles ! », tel sera le leitmotiv, scandé par un frontman autant chanteur que maître de liturgie, du concert de Seth. Le groupe culte du black metal français fête les 20 ans de son album légendaire, « Les blessures de l’âme », qui vient de sortir en version live, enregistré aux Feux de Beltrane. Ce disque, pierre angulaire du genre, est joué en intégralité. Le son, quasi parfait, fait honneur aux claviers et à la voix pour un concert qui se fait rituel. Église maudite en backdrop rougeoyant, chandeliers, autel, couteaux, la cérémonie maudite se déroule au rythme des chansons majestueuses, mélodiques, frénétiques – ah la batterie sur « Hymne au Vampyre, acte II », morceau admirable, toujours aussi prenant… Les ambiances, entre effroi et passion, se déploient sur la salle où de nombreux spectateurs – disciples ? - vivent intensément ce moment de grâce, hors du temps. Le point d’orgue de cette orgie païenne est l’arrivée d’une nonne, presque nue, que Saint-Vincent recouvre, lentement, de sang.

Bien difficile pour Septic Flesh de conclure ensuite la première journée du Tyrant. La magie se dilue au rythme des apostrophes du chanteur, engoncé dans son costume de cuir, qui ne cesse d’interpeler la foule avec des « Eh my friends » et autre « One, two, three, four... ». Le black/death des Grecs, efficaces bien sûr, plaisant, est souvent parasité par les bandes symphoniques qui donnent l’impression de se retrouver dans un peplum bas de gamme. « Prometheus » ou « Persepolis » reste des chansons accrocheuses mais ne parviennent pas à faire décoller un concert assez banal. Dommage...

La seconde journée du Tyrant Fest débute par une cruelle déception : interview de Seth oblige, j’arrive bien trop tard pour assister à la prestation de N.K.R.T. dans le petit, tout petit auditorium. Dommage tant j’aurais voulu découvrir le rituel médiéval de Frater Stéphane…

Le hall du Métaphone se remplit et devient vite bondé : ce dimanche est sold out – pour la première fois en quatre éditions du festival – et l’ouverture des portes de la salle prend du retard.

Notre patience est toutefois récompensée avec, dans les odeurs d’encens, la prestation envoûtante de Wolvennest. Un autel garni de chandelles trône au milieu de la scène, derrière laquelle un écran projette des visuels dans un noir et blanc malsain, des paysages lugubres hantés par des oiseaux inquiétants qui hantent des cadavres. Les Belges nous emmènent dans un pays où le noir est couleur, au son d’un doom seventies teinté de sonorités mystiques. La chanteuse et son thérémine tissent des ondes mystiques qui se mêlent à sa voix en d’envoûtantes mélodies. Les deux guitaristes – l’un au look metal, l’autre au style dandy – tissent des lignes majestueuses et sinistres. Un voyage marquant dans des contrées envoûtantes, aussi belles qu’inquiétantes.

Avec The Secret, le noir fait place au rouge, de la couleur des lights et du vin que le chanteur partage, au goulot, avec son public. Portés par une batterie énorme, les Italiens balancent leur haine à travers un hardcore teinté d’ambiances obscures. La violence est au rendez-vous, pour le plus grand plaisir d’une fosse déjà électrique.

Avec leur masque d’or dont les piques évoquent la statue de la Liberté, Imperial Triumphant propose un voyage vers New York, cité de la décadence. Le concert, vite lassant, est rythmé par une voix off, pareille à celle d’une hôtesse de l’air, qui nous guide à travers le périple imaginé par les Américains. Leur musique complexe, aux accents jazzy, ne touche l’auditeur que dans ses moments de répit, dans ses plages les plus calmes…

Lourd, pesant, heavy, strié de lights blancs qui tombent sur le frontman comme le Saint-Esprit sur celui qui a la révélation, le black de Mephorash est un office religieux maudit. La voix du chanteur principal, dont les mains, comme incontrôlables, ne cessent de danser en étranges incantations, évoque une liturgie impie, d’obscènes prières. Le décorum occulte crée une ambiance sacrée, renforcée par le côté répétitif des chansons. 

Fi des artifices et place à un black brut et nature, quand la musique se suffit à elle-même. Gaahl et son groupe, Gaahl's Wyrd, offrent une prestation d’une solidité rare, à l’image du monstrueux « Carving a Giant » tiré du répertoire de Gorgoroth. Le chanteur, au charisme diabolique, ne parle pas, laisse le silence s’installer entre les morceaux ou lors de la résolution d’un problème technique. Il arpente la scène, lentement, laissant ses acolytes multiplier les pauses typiquement metal. Lui, impassible, règne sur une salle conquise, tant par les compositions tirées du récent « GastiR - Ghost Invited » que par les reprises de God Seed. Une atmosphère intime se crée entre la scène et la fosse, qui s’incarne dans les poignées de mains distribuées par Gaahl à la fin d’une prestation impressionnante.

« Nous vous prévenons que Mayhem va jouer 30 minutes de plus que ce qui était prévu ! », annonce l’organisateur. Les Norvégiens vont ainsi décliner leur concert en trois temps, trois ambiances, trois styles. Place d’abord à « Daemon », la dernière production, réussie, avec quatre titres, dont le malsain et lancinant « Invoke the Oath », pour conclure cette première partie. Le groupe, en tenue noire, à l’exception d’un Attila, déjà possédé, en lambeaux, maquillé et cornes sur le front, croix en os à la main, fait déjà corps avec sa musique, se drape dans ces accords sinistres, comme durant « My death », extrait de « Chimera ». Derrière la batterie gigantesque et disposée en angle droit d’un Hellhammer fascinant, une musicienne gère les effets qui enrichissent les titres récents du groupe. Deuxième salve avec, comme en atteste le backdrop, un retour à la période « De Mysteriis Dom Sathanas ». Dès l’intro glaçante de « Freezing Moon », la folie gagne la fosse, comme possédée par ces notes démentes, distillées par cinq magiciens en robes noires, menés par un Atila semblant discuter avec un crâne. Sur « Pagan Fears », le pit est le théâtre d’un début de bagarre, vite maîtrisée. L‘enchaînement « Life Eternal / Buried » clôt ce chapitre en un orage sinistre… avant que n’explose, en rage pure, en éclairs froids, l’ultime assaut, centré sur « Deathcrush ». Necrobutcher, torse nu, les traits déformés par la haine, donne le ton de ce crachat direct, de ce morbide dégueulis death. Attila, visage découvert, les avant-bras cloutés, s’époumone sur ces titres intemporels avant d’éructer un ultime « Pure Fucking Armageddon ». Mayhem, implacable, a étalé sa haine bestiale et grandiose.

 

 

09.12.19 08:11

Seth

Dimanche, avant que ne débutent les hostilités du second jour du Tyrant Fest, Heimoth, l’âme de Seth, et Saint Vincent, le chanteur, nous accordent une interview. L’entretien se déroule dans le studio d’enregistrement du site 9-9 bis d’Oignies.

Comment s’est passé votre concert d’hier soir ? Heimoth: C’était plutôt pas mal… Saint Vincent: C’était génial ! La scène était superbe, le public excellent ! Un très grand moment ! Heimoth: C’est vrai que cette salle est impressionnante, avec un son d’excellente qualité.

Vous donnez des concerts au compte-goutte… Heimoth: nos dates sont espacées. Comme nous tournons pour l’anniversaire des "Blessures de l’âme", nous voulons que chaque concert soit un événement. Nous jouons donc dans le cadre de festivals ; l’idée n’est pas de faire 35 dates. Pour chaque concert, nous avons pas mal de choses à gérer, pour la technique, le décorum. Saint Vincent: Nous avons effectivement beaucoup de préparation… et besoin de temps pour tout ranger !

D’où vient cette volonté d’une tournée anniversaire ? Heimoth: C’est lui qui a poussé pour le faire pour donner un nouveau souffle, un nouvel élan. Saint Vincent: Il me semblait essentiel de se diriger vers l’esprit des Blessures de l’âme. Je suis heureux que les autres aient été d’accord, mais ce fut un travail de longue haleine… car il y a de fortes personnalités dans le groupe. Mais j’ai réussi… et j’en suis très, très fier ! Heimoth: Moi aussi !

Votre album live, "Les blessures de l’âme – XX ans de blasphème", vient de sortir. Saint Vincent: Les Acteurs de l’Ombre ont réalisé une captation de notre prestation à leur festival, Les Feux de Beltran, en mai dernier. Ils nous ont proposé de la sortir en disque. Heimoth: Nous avons écouté… et nous nous sommes dit "pourquoi pas", après avoir dialogué entre nous. L’ingénieur son qui a fait le mixage a bien travaillé… et nous sommes contents d’avoir suivi l’initiative du label. Saint Vincent: C’était une bonne date. Nous n’avons pas eu l’idée du live mais nous sommes ravis du résultat, qui donne un aperçu global de cette série de concerts. Heimoth: Les photos de l’artwork proviennent en effet de différents shows. Au fait, il sortira en vinyl très bientôt… Et vient de ressortir, sur un label de Singapour, notre mini "By Fire, Power shall be".

Quels sont les live qui vous ont marqués ? Heimoth: Slayer ! "Decade of Aggression" ! Saint Vincent: Pareil ! Une réussite ! Parfait !  Une apothéose ! Heimoth: Il y a aussi des bootlegs de Sepultura, qui a une autre approche en boostant les tempos. D’ailleurs nous avons, nous, opté pour une approche fidèle à l’enregistrement sur disque, en gardant l’esprit. Nous n’avons pas dopé les morceaux : nous proposons l’album avec juste un autre son car nous n’étions pas satisfaits de celui du disque, très, trop compressé. Notre live, c’est l’album, mais avec une autre approche. D’ailleurs si j’avais les bandes – en DAT à l’époque – j’aurais fait remixer Les blessures de l’âme.

La suite ? Saint Vincent: nous serons au StellFest, le 15 mai 2020, en Finlande. Heimoth: nous donnerons quelques shows pour cet anniversaire jusqu’en septembre 2020.

Et après ? Heimoth: Nous ne chômons pas ! Nous composons de nouveaux morceaux pour un nouvel album, qui sera un retour aux sources. Nous espérons une sortie fin 2020. Saint Vincent: Nous sommes dans cette optique de revenir au black metal des années 90, ce qui coïncide avec l’anniversaire des "Blessures de l’âme". C’est une étape de la vie : avec les années qui passent, nous voulons voir d’où nous venons, voir qui nous sommes. C’est le côté circulaire de la vie… Revenir au départ, c’est une expérience. Heimoth: Chaque album de Seth a son identité, il existe de grandes différences entre eux. Saint Vincent: En tout cas, rester à l’écoute ! Des annonces vont arriver !