Chris Grès

Chris Grès

Voilà un EP, uniquement disponible en digital pour l’instant, qui porte bien son nom. Les excellents Suédois, maîtres du Doom épique de haute volée, ont profité du confinement pour enregistrer quatre reprises d’artistes qu’ils vénèrent. Le mythique "Gates of Babylon" de Rainbow, le méconnu "When Death Calls" de Black Sabbath, l’incontournable "Crusader" de Saxon et le ténébreux "Waiting for Darkness" d’Ozzy Osbourne. Clairement, ces titres constituent un choix haut de gamme. Sorcerer livre des versions incroyablement heavy, fidèles aux originaux; en tant qu’adeptes, ils n’allaient pas trahir leurs idoles ! S’ils ralentissent parfois légèrement le tempo, les guitares sont brillantes (le solo de "Gates of Babylon" et la voix d’Angus Engberg est sublime). On frissonne sur le sublime début de "Crusader"! "Reverence", qui respire la passion et l’honnêteté, est un pur bonheur qui ravira les fans de Metal traditionnel.

Et de quatorze ! « No Sign Of Life» est le quatorzième album de Unleashed en trente-deux ans ! Les Suédois restent fidèles à leur Death old school parsemé de passages épiques (notamment sur le mystérieux « Midgard Warriors For Life" »). Ils misent tantôt sur de lourds mid-tempos (l’inquiétant « You Are The Warrior»), tantôt sur la furie (l’excellente entrée en matière avec « The King Lost His Crown » ainsi que « Tyr Wields The Sword » et ses blast-beats parsemés) sans jamais oublier de glisser le solo qui collera parfaitement au morceau. Les vocaux, quoique intelligibles, débordent de haine comme il se doit. Les morceaux courts sont souvent aussi simples que accrocheurs, lorgnant de temps à autre vers le thrash (« Did You Struggle With God »). L’atmosphère, de la pochette au texte, reste viking. Rien de neuf sous le marteau de Thor… mais les Géants n’ont qu’à bien se tenir tant cette arme reste efficace !

Déchirant. "Moonflowers", véritable dissection du deuil, est une œuvre bouleversante d’honnêteté. Une mise à nu magnifique de la douleur de Juha Raivio. Le guitariste-compositeur exprime dans ce chef- d'œuvre la souffrance indicible ressentie au décès de sa compagne. La magnifique pochette, des fleurs ramassées par le musicien surplombées d’une lune rouge tracée avec son propre sang, est comme le reflet des chansons : « les écrire m’a fait penser aux fleurs de lune qui fleurissent à l’heure la plus sombre de la nuit », explique-t-il. Ces morceaux traduisent les sentiments qui hantent leur auteur. Les arpèges de guitares, les délicates mélodies et un violon, fil rouge de mélancolie, évoquent une douce nostalgie, le regret des heures heureuses aujourd’hui envolées. La lourdeur des guitares exprime le poids de l’absence et du manque. Les hurlements death, voire black,sur le terrifiant « This House Has No Name», plongée dans les abysses suicidaires de la solitude, transcrivent la colère face à la perte brutale de l’être aimé. Naît ainsi, à l’image de vocaux variés, capables d’une grande délicatesse, un maelstrom de sentiments, une tempête émotionnelle d’où, à travers les mots de Cammie Gilbert (Oceans Of Slumber) sur le sidérant « All Hallow’s Grieve», émerge le fantôme de la disparue : Behind the dark / I still had heart / Hold on to / Behind the lines Where / I’m torn apart. Juha Raivio affirme détester cet album. C’est l’album qui se serait imposé à lui. « Save me ! From myself », implore-t-il ainsi dans « The Void ». Créé, comme seul remède, comme seule issue.  Et laisser les vers du  « Recueillement » de Baudelaire résonner en écho à ce « Moonflowers » déchirant.

 

Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.

Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :

Une atmosphère obscure enveloppe la ville,

Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

 

Pendant que des mortels la multitude vile,

Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,

Va cueillir des remords dans la fête servile,

Ma douleur, donne-moi la main ; viens par ici,


Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes Années,

Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;

Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;

 

Le Soleil moribond s'endormir sous une arche,

Et, comme un long linceul traînant à l'Orient,

Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.

Groupe talentueux, certes, mais à la carrière parsemée de contrariétés – rapports tendus avec son premier label Chrysalis, allers-retours du chanteur John Bush vers les thrashers d’Anthrax – et de drames (décès d’une leucémie de son guitariste fondateur David Prichard), … Armored Saint a toutefois touché la grâce avec « Symbol Of Salvation », publié en 1991. Le groupe a décidé de célébrer les trente ans de cette pierre angulaire de leur discographie (dixit John Bush) en publiant une version live capturée au Gramercy Theatre de New York en 2018. Cette prestation fait honneur à ce grand disque de Heavy Metal : production solide et équilibrée qui met en valeur tous les instruments, public enthousiaste et audible, musiciens investis à l’image d’un John Bush à la voix splendide. L’auditeur peut donc savourer ces chansons haut de gamme. Dès les riffs tranchants et le solo jouissif de l’inaugural « Reign Of Fire », le ton est donné ! Les mélodies accrocheuses (« Last Train Home ») se conjuguent à la virulence des guitares (« Spineless »), à une section rythmique impeccable, mise en valeur sur le sautillant « Tribal Dance ». Au milieu du show, le bref et bel instrumental « Half Down Bridge » suivi de la ballade « Another Day » permettent de reprendre son souffle avant de rallumer le feu sur l’excellent titre éponyme. Cerise sur ce succulent gâteau : un DVD du concert accompagne cette publication. Quant à la crème chantilly, vous la trouverez sur la version vinyle avec cinq titres inédits, en version démo quatre pistes, tirés des premières sessions de l’album. Les fans seront ravis et émus d’y entendre la guitare du regretté David Prichard.

24.11.21 13:10

LUCIFER - "IV"

La reprise vintage de "Gone With The Wind Is My Love" par Lucifer, accompagné d’Elin Larsson de Blues Pills, a confirmé que ces deux groupes étaient les faces opposées d’une même créature. A l’un la nuit et la lune, à l’autre le jour et le soleil. Sur son quatrième disque, le groupe mené par le couple infernal Johanna Platow (chant) / Nicke Andersson (batterie), cette fois-ci épaulé par le guitariste Linus Björlund à la composition, poursuit son exploration des temples obscurs. Si les textes et la pochette restent sombres, la musique, entre rock et hard rock, toujours très seventies (le lancinant "Cold As A Tombstone"), elle, ne fréquente toutefois plus les recoins les plus mystérieux des édifices en ruines. Rassurez-vous, l’atmosphère occulte demeure (l’orgue inaugural de "Mausoleum", le menaçant "Wild Hearses", l’envoûtant "Nightmare"...). La lourdeur sabbathienne est toujours présente, la batterie aussi sobre qu’efficace et les soli bien troussés. Surtout, surtout, persiste cette capacité à signer de petits délices mélodiques ; comment résister à l’enchaînement "Crucifix"/"Bring Me His Head"/"Mausoleum", qui précède "Funeral Pyre" la brève pause acoustique placée en milieu d’album, comme s’il fallait reprendre son souffle après ce triptyque efficace en diable ? Autre originalité, le très sudiste, mais pas déplaisant, "Louise". Et, bien sûr, l'âme de Lucifer, la voix suave de Johanna, enveloppe cet album de son doux suaire.

Derrière une pochette étonnante, d’un kitsch désabusé, «Your Time To Shine» est un grand album, l’un de ces disques d’une honnêteté rare. Monolord n’hésite pas à s’y dévoiler, à s’y mettre à nu, à révéler les tourments qui le hantent. Bien sûr, les Suédois restent fidèles à l’héritage sabbathien, par ses riffs gras et heavy («The Weary», ouverture  percutante très seventies), tantôt menaçants («I’ll Be Damned»), tantôt planants («To Each Their Own»). Le son est épais, parfois grésillant. Quant à la basse, magie de la formule trio, elle renforce cette lourdeur plus doom que stoner. Mais les Suédois nimbent ce «Your Time To Shine» d’une mélancolie, d’une tristesse bouleversante, que ce soit dans la voix de Thomas V Jäger, lointaine et comme résignée, ou dans les guitares déchirantes. Les deux derniers morceaux que sont le magnifique titre éponyme et le fabuleux «Siren Of Yersinia» (chanson faisant référence à la peste) brillent de mille ténèbres, se déploient en une longue procession, en un terrible cheminement qui, inéluctable, mène à la mort. «Your Time To Shine» est le fruit étrange d’une époque tourmentée, d’un monde qui glisse vers sa perte.

Voilà une union bien fangeuse, célébrée dans des eaux marécageuses. Les témoins ? Des crocodiles affamés, prêts à passer à l’attaque. Le prêtre ? Un ange morbide, dont Verdun reprend en français, et de fort belle manière, "Dawn Of The Angry", tiré de "Domination". Old Iron, malsain en diable oscille entre l’agressivité angoissante d’un sludge colérique ("Planetsimal") et le désespoir doomesque de son second titre "Strix Nebulosa". Voix lointaine et terrifiante, batterie qui mène la danse macabre, guitares torturées, les Américains dessinent à la suite nos pires cauchemars. Outre la reprise de Morbid Angel, Verdun brille d’un éclat fébrile sur les huit minutes d’un "Narconaut" déchirant, tendu, menaçant, porté par des vocaux hallucinés. Une lourdeur envoûtante qui s’achève aux confins de l’horreur.

Spiral Grave est l’héritier d’Iron Man, orphelin du guitariste-fondateur et compositeur Alfred Morriss III, décédé en 2018. Sa maladie était la cause du silence du groupe depuis la sortie de l’excellent "South Of The Earth" en 2013. "Legacy Of The Anointed", avec Will Rivera (Lord) en nouveau membre, s’inscrit dans la lignée de cette œuvre majeure du doom, comme en atteste la présence d’un "Nightmare On May Eve : Dunwich Pt 1", flashback du "Half-Face/Thy Brother’s Keeper (Dunwich Pt. 2)" présent sur "SOTE". Les vocaux, que l’on peut trouver agaçants, de Dee Calhoun, les riffs aisément mémorisables, le groove général - mention à la basse - et le son typé années 70’s rappellent les heures anciennes. Toutefois, les survivants n’hésitent pas à accélérer le tempo, à proposer des titres rapides ("Your Ennemy’s Ennemy", "Tanglefoot"), aux sonorités heavy. L’album regorge d’agressivité, de colère ("Nothing") et plonge parfois dans une atmosphère poisseuse, sudiste, comme sur "Abgrund", huit minutes de doom malsain qui explose en une furie foudroyante pour conclure en beauté ce "Legacy Of The Anointed" de haute tenue.

Après le succès de "Heart Like A Grave" sorti en 2019, Insomnium a dû interrompre, covid oblige, la tournée de soutien à ce disque. Les Finlandais ont remplacé la scène par le studio pour signer le premier EP de leur carrière. Sorties d’abord en numérique, accompagnées de clips, les quatre chansons écrites ont été réunies sur "Argent Moon". Ce disque, pourvu de voix claires et de guitares acoustiques, est une œuvre mélancolique, contemplative, même si la langueur nostalgique disparaît quand surgissent growls intelligibles et riffs lourds gorgés de désespoir. Ce passage d’une ambiance à l’autre est particulièrement réussi sur "The Wanderer". Les mélodies ont une beauté automnale, rehaussée tantôt d’un solo tantôt de claviers atmosphériques ("The Conjurer", sept minutes limpides, cristallines). "Argent Moon", bande-son parfaite du mois d’octobre, à écouter en regardant les feuilles mortes peu à peu recouvrir un bonheur enfui...

Après un EP déjà remarqué en 2020, Indigo Raven signe un premier album de haute tenue. Le trio toulousain, le bassiste Jean Green a rejoint le duo initial composé de Julie Docteur (qui signe aussi l’artwork) et Benoît Sango, inscrit son doom dans la lignée du Big Three du Peaceville de la grande époque… mais s’affranchit de ses modèles. "Looking For Transcendance", riche des pesantes lenteurs des riffs et de la batterie, animé d’une tension que ne renierait pas Amenra ("The White Knight Syndrome"), anime ses compositions d’une ambiance rituelle, occulte, quasi shamanique. Cette atmosphère naît du chant puissant et grave, parfois suave (le sublime "Nightshade Winds"), de Julie, enchanteresse qui passe de l’incantation ("Our Sacred Soil") à la narration, de l’appel au murmure. Est-elle consciente que « la mort triomphait en cette voix étrange ? », comme sur "Where Lies Our Heart", pure mélopée qui se pose comme un soleil d’automne, comme une lumière douce et apaisée, sur la tombe d’un être cher, quand la colère disparaît, quand la peine, toujours présente, brûle moins ? Cette sensation se retrouve sur la reprise du "Into Dust" de Mazzy Star, belle et fragile avant de se faire happer par la noire puissance du doom.

Pas de grâce mais de la graisse. Pas de subtilités mélodiques mais des refrains gavés de sucre. Pas de grandiose mais du grandiloquent ("Roll The Dice") vaguement gothique né de claviers symphoniques assez vulgaires ("I Need To Say"). Pour son deuxième album solo, après un premier effort pop, Anette Olzon, chanteuse de Nightwish sur "Dark Passion Play" et "Imaginaerum", pose sa voix sur des compositions metal besogneuses. Elles sont cosignées et coproduites par Magnus Karlsson, son complice dans The Dark Element. "Strong" est un écrin de pacotille qui abrite les vocalises d’Anette, guère variées, vite lassantes, à quelques exceptions près ("Sad Lullaby"). Des growls, de Johan Husgafvel, époux de la dame, surgissent à la fin de certains morceaux, sans que l’on comprenne bien pourquoi. Pour apporter l’agressivité que les guitares ignorent ?  Pire encore : les touches électroniques de l’horrible "Parasite" qui font penser à l’affreux Amaranthe, tout comme la production signée par l’incontournable Jacob Hansen. Ces chansons sont comme une contrebande de Nightwish, forcément ("Fantastic Fanatic") : elles sont au géant finlandais ce que les cigarettes polonaises sont au Craven A (c’étaient mes préférées). Bref, vous pouvez remplacer par la marque de votre choix !

Deuxième album de Vader, sorti en 1995, "De Profundis" reste l’une des œuvres, si ce n’est l’œuvre, emblématique des Polonais à la discographie prolifique. Toujours influencé par le thrash, à l’image de certaines parties vocales de Peter, qui reste la plupart du temps intelligible, ou de soli slayeresques évoquant une giclée de sang hors d’une gorge fraîchement lacérée, ce recueil regorge d’une quantité hallucinante de riffs mémorables (ah, les débuts de "Sothis" et de "Blood Of Kingu", ou le festival de l’inaugural "Silent Empire") couplée à une atmosphère malsaine ("Revolt"). En 34 minutes de brutalité viscérale, de vitesse maîtrisée et de technique aboutie (quelle prestation de Doc à la batterie, omniprésente et sublime !) le groupe passe de la violence primitive (le brûlot "An Act Of Darkness", leçon de moins de deux minutes) à des compositions plus vicieuses ("Reborn In Flames") qui n’hésitent pas à ralentir le tempo avant de lancer une nouvelle charge ("Sothis"). "De Profundis", modèle d’intensité malfaisante.

Groupe iconoclaste, comme en atteste ses disques variés, Die Apokalyptischen Reiter revient avec un album né d’une idée folle. Depuis longtemps, les Allemands rêvaient de s’enfermer deux jours durant en studio, en compagnie de bières et de cigarettes spéciales, pour laisser libre cours à leur créativité, en mode improvisation. Durant le confinement, ils se sont enfin lancés dans cette aventure. Ils en sont ressortis avec… 500 minutes de musique, transformées en ce "The Divine Horsemen", 78 minutes réparties en 15 morceaux qui explorent à travers plusieurs langues des mythes et religions issus du monde entier.

Bienvenue dans un maelstrom confus qui convoque aussi bien le Sepultura de "Roots" (le côté tribal de "Tiki") que des ambiances psychédéliques (le très, voire, trop long "Inka"), une mélancolie gothique ("Children Of Mother Night" où, fait exceptionnel, Fuchs ne hurle pas) ou la rage du metal extrême (la déflagration "Nachtblume", 1’30’’ de furie, le Black "Salus", "Amma Guru"). Le groupe vise parfois la transe quand, par exemple, il utilise le didgeridoo sur un "Aletheia" en forme de rituel.

L’ensemble se révèle au final assez indigeste, se perdant dans des compositions trop longues et monotones ("Duir"). "The Divine Horsemen" est une curiosité – le groupe a prévenu que ses morceaux ne seraient jamais joués live – à réserver aux amateurs d’expériences originales.

Du logo à la pochette, du son aux growls, des riffs tranchants à la batterie puissante, tout chez Macabre Decay est death metal old school, tendance suédoise. Ça joue vite et bien ("Into Oblivion", bien agressif ou "Utterly Helpless"), sans négliger ni les ambiances malsaines, ni un certain groove, ni une aspiration mélodique ("Icon", "Altered Flesh"). Le chanteur, Henka Andersson (Centinex), s’offre parfois des cris bestiaux du plus bel effet. 

Les dix titres, excepté une dispensable interlude acoustique à mi-chemin, se savourent en songeant au début des années 90, en se remémorant cette période bénie pour le Death Metal. Les fantômes de Grave, Dismember ou Entombed planent sur "Into Oblivion" qui trouve son apogée sur un "Wall Of Bones" menaçant aux visages changeants. 100 % old school !

Brant Bjork et Nick Oliveri réunis et, déjà, nous voulons être éblouis par un soleil rouge… que tentent de faire revivre les guitares arrondies et craquantes de "Stoners Rule", album au titre qui claque comme un manifeste. Ce disque, pourtant, ne dégage pas la lumière éblouissante des œuvres de Kyuss. Stöner se place dans l’ombre de cet immense groupe (le trop long "Tribe/Fly Girl") sans jamais parvenir à ressusciter sa magie perdue, même s’il la frôle parfois ("Own Yer Blues", beau blues du désert, "Rad Stays Rad"). Chaton ronronnant ("The Older Kids"), qui parfois tente de griffer ("Evel Never Dies", morceau court et punky réussi, chanté par Oliveri), le trio (Ryan Güt tient une batterie à la sobriété bienvenue) semble se faire plaisir. Ceux-ci jouent ces titres groovy qui sentent bon la jam en toute quiétude, sans se préoccuper de ce que le monde en pensera. Huit jours à peine se sont écoulés entre les premières répétitions et l’enregistrement. Authentique, spontané et désinvolte.

« Quitte à ressortir "Dark Medieval Times" et "The Shadowthrone" , autant leur apporter quelques améliorations – mais sans bafouer l’esprit de l’époque. Satyr a voulu les remasteriser, mais aussi refaire une pochette. “Nous n’étions pas vraiment satisfaits de ce qui avait été fait à l’époque ”. En quelques mots, Frost résume l’esprit de la réédition de ces deux albums légendaires, pierres angulaires du black metal, et même des musiques extrêmes en général. Introuvables en vinyle, sauf à des prix exorbitants, ces deux perles noires sont désormais disponibles au format double LP gatefold, en plusieurs couleurs. Un coffret regroupe même ces deux chefs-d'œuvre. 

Dark Medieval Times", sorti en 1993, est le fruit du cerveau génial de Satyr, alors âgé de 17 ans. Ce disque hanté, à la beauté sauvage, comme jailli des entrailles d’une montagne ancestrale, mêle la haine de riffs malsains et hypnotiques, la rage de vocaux tourmentés, la férocité de la batterie et les sonorités épiques et menaçantes des claviers ("The Dark Castle In The Deep Forest", monument d’angoisse difficile à oublier).  Entre deux salves de fureur, entre deux éclairs de furie, s’insinuent des bribes d’apaisement mélancolique, nées d’un grattement de guitare sèche, d’un souffle de flûte (l’éponyme "Dark Medieval Times"). Ces titres brillent d’une honnêteté, d’une pureté absolue, incarnée dans l’acoustique "Min Hyllest Til Vinterland", nimbé des échos d’un vent lointain. Si la version 2021 ôte de l’âpreté à ce disque, ancré dans les paysages norvégiens majestueux et inquiétants, elle ne défigure pas cette version sonore du Cri d’Edvard Munch.

Huit mois après, Satyr et Frost, aidés de Samoth, publient "The Shadowthrone". Ce deuxième album se place dans la lignée de son prédécesseur, à l’image de "Woods To Eternity", mais s’aventure aussi en de nouveaux territoires, en terres viking ("Vikingland"), ou ambient ("I En Svart Kiste"). Il garde l’atmosphère médiévale ténébreuse de "Dark Medieval Times" mais la propage à travers des compositions plus complexes, riches en breaks et changement de rythmes. Des blast-beats de Frost aux compositions plus lentes, de la grandiloquence des claviers ("Hvite Krits Dod") aux pulsions guerrières ("Dominions Of Satyricon"), "The Shadowthrone" plonge l’auditeur dans les paysages tourmentés d’une Norvège mythique, entre légendes de sang et rêve soufre.

Reformé depuis cinq ans, Bongzilla, désormais trio, sort "Weedsconsin", son cinquième album, seize ans après le précédent. Ainsi va la carrière chaotique de ce groupe, qui oscille entre périodes de chaos, quand les drogues dures se font trop présentes, et accalmies, quand les musiciens trouvent le repos dans la weed… thème unique de leurs chansons.

La cueillette 2021 des amateurs d’herbe, certes moins puissante que les récoltes précédentes, montre un groupe toujours aussi doué pour se placer, dès les premières notes du premier morceau, "Sundae Driver", dans les volutes de fumée sabbathiennes. Tempo lent, répétitif – jusqu’à lorgner sur Monolord avec les 10 minutes de "Space Rock" – hypnotique, "Weedsconsin" convie à une promenade nocturne dans un marais, dans une fange épaisse dessinée par des riffs gras et poisseux, au son typé 70’s. Au détour d’une ombre, tantôt, surgit une créature monstrueuse, incarnée par la voix horrifique de Muleboy ; elle s’approche, rampante et menaçante… Bon, il est temps d’éteindre ce cône qui donne naissance à d’inquiétantes visions, qui fait perler une sueur âcre : Bongzilla invite à un voyage verdâtre en des terres inhospitalières…

20.06.21 10:29

Debauchery

Avec « Monster Metal», Debauchery et son leader, Thomas « The Bloodbeast » Gurrath, reviennent avec trois disques qui forment la «  Trinité des Dieux du Sang ». Le chanteur et compositeur nous plonge dans l’univers sanglant de ce groupe aux compositions directes, à l’efficacité immédiate. Prêts pour le combat ?

Votre dernier album est un triple album, avec trois lectures différentes des morceaux. Pourquoi proposer un tel package à votre public ? J’ai essayé de faire des digipacks sympa durant toute ma carrière. La musique est gratuite partout ; je veux donc offrir des choses en plus dans nos CDs. Je mets beaucoup d’artworks, d’illustrations… En 2007 et 2011 j’ai proposé des CDs bonus avec des reprises, sur d’autres albums, c’était un DVD… Depuis presque 10 ans, j’ai créé mon Univers Musical Debauchery avec Blood God et Balgeroth. Cette aventure a débuté avec l’album hard rock de Blood God, « No Brain But Balls » en 2012 : j’avais fait un disque bonus avec les Vocaux Monstrueux de Debauchery, comme pour « Thinderbeast » qui comprenait aussi un album de reprises de Motörhead. En 2012 est arrivé Balgertoh avec les paroles en allemand dont l’album de 2018 « Hölle Spricht Man Deuesch » avait un deuxième disque avec les vocaux monstrueux de Debauchery et de vieilles chansons de ce groupe en allemand. Le « Fuck Humanity » de Debauchery en 2015 avait, comme le dernier album, un bonus avec Blood God et Balgeroth. Sans compter 2 compilations 3 CDs en 2017 et 2019 pour Debauchery et Blood God. « Monster Metal » prolonge ce passé. L’album principal est celui avec les vocaux monstrueux de Debauchery. S’y ajoutent la version de Blood God, du heavy metal à l’ancienne dans la veine d’Accept et AC/DC et un EP en allemand de Balgeroth. Je suis un artiste et j’aime tout ce qui a trait à la fantasy, à Warhammer ou Warhammer 40000. C’est un peu comme les héros Marvel : parfois, tous mes groupes sont ensemble, comme les Avengers, parfois l’un a un rôle dans le film d’un autre. Je n’ai pas un vrai groupe, j’ai les metal monsters : Debauchery, Blood God et Balgeroth. À eux trois, ils forment la Trinité des Dieux du Sang.

Tu as aussi sorti en 2007 un disque bonus de reprises. Quelles reprises pourrais-tu jouer sur scène ? Nous n’avons jamais joué aucune de ces reprises live. Il y a pas mal d’années, peut-être 10, nous reprenions du Cannibal Corpse sur scène, mais c’était surtout parce que quelques-uns de mes musiciens live étaient fan de ce groupe, et ça matchait avec ma voix. Sur le Debauchery Blood God tour de 2014, nous jouions « Painkiller » de Judas Priest. Je préfère toutefois jouer mes propres chansons : nous ne sommes pas un groupe de reprises. Il s’agissait juste de bonus pour quelques albums.

Préfères-tu écrire et chanter en anglais ou en allemand ? J’apprécie les deux langues. L’anglais est plus rock’n’roll et tous mes groupes favoris chantent dans cette langue. J’ai toujours voulu faire quelque chose dans le style de Judas Priest ou AC/DC. Mais je suis allemand… et je ne peux rien y faire ! L’allemand est une langue si brutale, dans laquelle tout sonne incroyablement « evil ». Ça colle bien avec Balgeroth. J’écris en allemand l’environnement fantasy de mon univers ; mon travail est plus consistant ainsi.

Tu parlais de Judas Priest…. et je sais que tu es fan de Tim Ripper Owen, qui chante sur le premier morceau de  « Monster Metal ». Comment cette collaboration est-elle née ? Je pense qu’il va parfaitement avec mon style. « Jugulator » est l’une de mes principales influences. J’essaie de l’avoir comme invité depuis des années, mais ça ne fonctionnait pas jusqu’à présent. À cause du Corona, tous les gens restaient chez eux et avaient du temps pour ce type de boulot. Pour moi, c’est fantastique !

À propos du Corona, comment as-tu vécu cette période ? J’étais à la maison, à travailler sur les albums. J’ai composé une vidéo pour chaque chanson du nouveau disque. De nouveaux artworks, de nouvelles illustrations : c’était beaucoup de travail. J’ai aussi bossé sur mon magasin en ligne : www.bloodstore.de ; j’avais donc beaucoup à faire.

Es-tu d’accord si je décris ta musique comme directe, comme visant une efficacité maximale ? Oui, j’aime la musique qui va droit au but, avec ces riffs puissants et des refrains forts, comme AC/DC, Manowar, Priest. La plupart de leurs bonnes chansons sont basiques. C’est ce que j’aime et ce que j’essaie de faire. Il n’y a rien de faux dans les chansons et les riffs complexes, mais je veux écrire du metal « catchy », direct et groovy.

Une tournée, quand ce sera possible, est-elle prévue ? Oui… Il y a déjà les shows de 2020… Il devrait y avoir une tournée Debauchery Monster Metal et Balgeroth est prévu au Wolfsfest.

Le thème du sang est important pour toi. Que représente-t-il ? Au début, ce thème vient du Blood God Khorne, tiré de l’univers de Warhammer, sur la chanson « Blood For The Blood God ». Au fil du temps, j’ai écrit la plupart de mes paroles sur l’environnement propre à Debauchery. Tu peux trouver des informations à ce sujet sur mes pages perso. Le Blood God était toujours présent pour les fans de Debauchery, j’ai donc dû le garder dans mon univers. Pour qu’il y ait des différences dans mon monde fantastique, il y a plusieurs Dieux du Sang, aussi appelés Immortales Cruores. Ce ne sont pas vraiment des dieux, ce juste des monstres puissants et brutaux : c’est pourquoi les gens qui les combattent les appellent des dieux. Ce sont des créatures, des vampires, des dragons, tous biomécaniques, avec des pouvoirs démoniaques. Les maîtres les plus puissants des Légions de Blood Gods sont Dracul Drakorgoth, Setekh Drakorgaut et Balgeroth. À eux trois, ils forment la Trinité des Dieux du Sang.

Tu as été contraint de renoncer à ta carrière de prof de philo pour continuer à jouer du metal, ton employeur n’admettant pas cette activité. Pas de regrets ? Du tout. Je suis à fond dans le metal.

 

 

N’ayant jamais eu la chance de voir Conan, les maîtres autoproclamés du « caveman battle doom », en concert, je me régale à chacun des albums live du trio.

Généreux, les Anglais offrent avec "Live At Freak Valley", enregistré en 2017, leur troisième captation de concert… et, une nouvelle fois, ils nous assènent une prestation sans faille. Leur doom, aux relents sludge bien plus prononcés qu’en studio, est impitoyable. Le fuzz jaillit dès le premier morceau, "Gravity Chasm", pour se marier à des riffs d’une lourdeur sidérante. La batterie, massive et précise, n’est pas en reste quand la basse ne s’en laisse pas conter ("Throne Of Fire"). L’excellente production donne l’impression de plonger au coeur d’une foule en transe, de partager l’émoi hypnotisant que crée ces morceaux dantesques, parfois traversés d’accélérations étonnantes qui soulignent le caractère poisseux des compositions ("Hawk As Weapon"). La quintessence de Conan jaillit sur l’énorme "Battle In The Swamp" dont le titre résume à merveille ce qu’est la musique de ce groupe barbare. Les vocaux possédés, stridents, ajoutent encore à la folie de cette musique qui aime à se développer en longs passages instrumentaux oppressants.

Vivement que les concerts reprennent et que, enfin, je puisse jouir du talent des cavemen, dans une salle enfumée ou sous une tente chauffée à blanc, dans les effluves malsains d’alcool et de sueur.

Bienvenue chez un dentiste fou ! La lourdeur des passages groovy, très south, vous cloue au fauteuil quand les guitares abrasives, promptes à devenir larsens ("Current Situation"), se transforment en une fraise infernale qui attaque vos dents. L’émail saute aussitôt, la douleur est intense, votre bouche se remplit de sang au milieu des crissements du métal incontrôlable. Devant vous, Mike Williams, hanté, hurle comme un possédé.

Telle est une nouvelle fois la sensation éprouvée en écoutant un album de Eyehategod. Certes, une production moins rêche, plus propre que d’habitude donne l’impression d’une légère, très légère anesthésie, mais la furie est toujours là, prête à vous déchiqueter (le très punk "The Outer Banks", l’impitoyable "High Risk Trigger"). Ce n’est pas du bref et étrange (inutile ?) interlude bluesy "Smoker’s Peace" que viendra le salut. Il est en effet suivi, pour conclure l’album, du terrible "Circle Of Nerves" et surtout du monstrueux "Every Thing, Every Day", où chaque frappe de batterie est un coup de poing dans vos rares dents qui auraient survécu au traitement de choc asséné durant 40 minutes. Un massacre… absolument jouissif, même s’il n’égale pas le parfait album de 2014, chef d’œuvre absolu.