Chris Grès

Chris Grès

En complément de l’excellent "The Mother Of All Plagues", Mercyless propose quatre reprises regroupées sous le nom "Sovereign Evil" et disponibles en digital et vinyle. Le groupe a décidé de mettre à l’honneur les grands anciens, des pionniers des musiques extrêmes qui l’ont influencé et ont acquis un statut de légende. Gloire est ainsi rendue à Hellhamer ("The Third Of The Storms"), Venom ("In League With Satan"), Possessed ("The Exorcist ") et Motörhead (avec "Go To Hell", choix original).

Les Français restent fidèles aux compositions originales ("Go To Hell" est une copie quasi conforme), mais leur offrent un léger maquillage, un petit effet antirides. Les titres ne sont pas noyés dans une sauce death trop épaisse, mais relevés d’une pincée heavy. Mitonné à point dans une production rêche qui conserve l’authenticité des années 80, cet EP est un en-cas succulent.

04.01.21 09:13

CRO-MAGS - "2020"

Après 20 ans de silence, Harry Flanagan semble vouloir rattraper le temps perdu. Peu après la sortie du solide « In The Beginning », Cro-Mags propose un EP en forme de testament de l’année 2020. Le disque, comme une rétrospective, revient, en 20 minutes et 20 secondes, sur les événements effrayants de cette sombre période.

Le hardcore aux forts relents metal du groupe est la bande-son parfaite de ces heures angoissantes. Souvent en retrait, la voix d’Harry, rapeuse, haineuse à souhait, est dominée par une section rythmique qui mêle groove et plomb, avec une basse ultraprésente (« Age Of Quarantine », entrée en matière ultra efficace… comme le refrain du très classique « Chaos In The Streets »). Les six morceaux, magnifiés par la guitare de Rocky George, vibrent d’une tension extrême (« Violence And Destruction »), qu’ils lorgnent vers le thrash (« Life On Earth » que n’aurait pas renié le Suicidal Tendancies des 80’s) ou tendent vers le funk/fusion (l’instrumental final « Crofusion »).

 

The Obsessed est l’un des pionniers du doom, l’une des formations légendaires du genre. Formé par l’immense, de talent comme de taille, Scott « Wino » Weinrich, il a, au fil d’une carrière décousue, inspiré de nombreux groupes, devenant une sorte de figure tutélaire du stoner. Fondé en 1976, il a disparu dès 1985 quand son leader, guitariste brillant, est devenu le chanteur de Saint Vitus. Il est ensuite réapparu régulièrement, signant quatre albums, dont le dernier, « Sacred » en 2017.

Wino, qui a traversé des périodes sombres — prison, résultat du braquage d’un magasin d’alcool en 1995, interpellation en 2014 par la police norvégienne pour détention de substances illicites, vente décevante de « The Church Within » qui conduit à la séparation avec Columbia… — incarne un mode de vie rock’n’roll. Et cela transparaît dans sa musique et dans sa voix, celle d’un homme qui en a beaucoup vu ; trop ?

Ainsi « Incarnate Ultimate Edition », réédition d’une compilation de démos et raretés sorties en 2000, regroupe des chansons souvent hantées, riches des tourments qui rongent leur géniteur. Petites-fils du blues — les sublimes reprises de « On The Hunt » de Lynyrd Skynyrd et de « Inside Looking Out » des Animals puis de Grand Funk Railroad — fils du heavy rock plus ou moins underground des 70’s, ces morceaux brillent de fulgurances électriques dignes de Black Sabbath (« Concrete Cancer » et « Peckerwood Stomp » aux soli frissonnants) posées sur une section rythmique tout en rondeurs plombées — « Mourning », pure leçon de doom/stoner. Le son brut rend justice à ces compositions désabusées, lourdes et lancinantes (« Skybone », « Spirit Caravan »), qui tantôt grésillent de tout le poids du monde, tantôt brûlent de colère (« Iron And Stone »).

Généreux et dense, « Incarnate Ultimate Edition » compte 21 titres — dont un « Endless Circles » live — qui sont un voyage dans l’âme torturée d’un Wino ayant connu mille tempêtes pour en sortir riche de ses blessures.

Direction le Nord ! Le nord de la France pour rencontrer les Lillois de Skelethal et le nord de l’Europe, la Suède plus exactement, pour s’imprégner de leur deuxième album. Porté par un son organique, étouffé et étouffant, comme exhalé des fameux Sunlight Studios, « Unveiling The Threshold » évoque les premiers Entombed ou l’indispensable « Dark Recollections » de Carnage.

Portées par une batterie aussi frénétique que remarquable, des touches de Grindcore (comme sur « Repulsive Recollections »… titre clin d’œil ?) parsèment ces féroces compositions, traversées de soli chaotiques. Les growls sont parfaits, les riffs lourds (« Emerging From The Ethereal Threshold »), sales et malsains (« On Somber Soil »). « Abyssal Church… The Portal Revealed », le dernier morceau, où arpèges et ambiance mystique précèdent la furie, rappelle que les textes ont une dimension cosmique, inspirée de l’œuvre de Lovecraft, comme le laissait penser la belle pochette de ce disque réussi. 

 

 

« As The Shadows Fall », sorti en 1993, est l’œuvre de Gunder Audun Dragsten, qui en a composé toutes les musiques et écrit la moitié des textes. Son aura, outre sa remarquable qualité, est aussi due à la présence du légendaire Dan Swäno, dont le chant, en voix claire et grave, se transforme parfois en déclamation, comme s’il devenait le maître d’une cérémonie païenne. Le long morceau éponyme est lourd et lent, comme une sinistre procession engluée dans la boue.

Ce disque est une pépite Doom aux reflets variés, un diamant double face. Godsend invite à un voyage intérieur, entre mélancolie et dépression, sans jamais éteindre une étoile qui brillerait comme un espoir ténu, à l’image de l’incongru et quasi pop « Walking The Roads Of The Unbeheld » ou des rais de lumière pale distillés par les soli. Les compositions, teintées de gothique, aspirées par des structures progressives, oscillent entre un ubac oppressant, glacé, à la lumière rare (« Silence Of Time ») et un adret quasi rock (« Slaydream »), souvent apaisé, mélodique, zébré de guitares saturées (« My Lost Love », « Autumn Leaves » qui évoque Candlemass).

« As The Shadows Fall », point de rencontre de ces deux versants, est un magnifique sommet.

 

En 2017, les nordistes de Putrid Offal avaient ouvert les hostilités du vendredi sous l’Altar… et, en une petite demi-heure, avaient séduit les lève-tôt, à grand renfort de riffs dopés aux amphétamines, oscillants entre death et grind, posés sur une batterie précise, riche en blasts et survoltée, portés par une basse en forme de parpaing. Bout de gras sur cette masse de saindoux : les growls variés d’un chanteur possédé ! Les morceaux qui finiront, trois ans plus tard, sur l’excellent « Sicknesses Obsessions » passent sur scène comme une lame de scalpel dans un corps en cours de dissection (« Let There Be Rot » et son ambiance malsaine, « Livor Mortis »). Les leçons du professeur Carcass ont bien été retenues (« From Plasma to Embalming »).

Au Hellfest, le groupe a opté pour ses titres les plus longs, le plus court (1’43) étant « Gurgling Prey » avec son petit côté Slayer. Une petite pause mélodique, vraiment infime, au cœur d’un « Repulsive Corpse » qui mise aussi sur la lourdeur, et hop, la scie sauteuse tranche encore et encore dans les chairs, arrache les membres et conclut son œuvre de sang par une décapitation impitoyable (« Suffering »). Bestial. 

Vous en avez assez d’enrichir la Iron Maiden Companie en achetant à intervalle régulier les albums live de la Vierge de Fer ? Vous adorez Bruce, Steve et leurs camarades, mais bon, vous saturez de voir vos économies servir à leur payer de belles vacances ensoleillées ? Vous avez donc décidé de boycotter « Nights Of The Dead » et sa tracklist sans originalité ! Pour dépenser les euros ainsi épargnés, précipitez-vous sur le « Live In Europe » d’Absolva, anciennement Fury UK !

Enregistré à travers l’Europe, mais en grande partie en France, au British Steel de Vouziers, ce disque respire la sueur des petites salles, l’énergie des concerts où le public est à moins d’un mètre des musiciens. Les Anglais avalent les kilomètres, ne craignent pas de jouer dans un modeste café concert — je me souviens les avoir vus à Arras, au Blue Devil’s, paix à son âme — n’hésitent pas à se donner à fond, dans des shows de deux heures, même quand la salle est loin d’être pleine. 

Habitués à accompagner Blaze Bayley, avec un bassiste membre d’Iced Earth, les Mancuniens œuvrent dans un heavy de tradition, certifié « made in England » — « Maiden England » ? Les dix morceaux de « Live In Europe », mélodiques et énergiques, marqués par des cavalcades de guitares, des soli aux petits oignons, des refrains aussi simples qu’efficaces et une armature rythmique en béton, évoquent bien souvent… Maiden, à l’image de « Rise Again » ! Mieux, le chanteur n’hésite pas à lancer des « Scream for me, British Steel » : le groupe, qui reprend régulièrement « Fear Of the Dark » sur scène, assume sa filiation !

Du thrash light, du metal sans caféine, saupoudré d’une pincée de groove Canderel, tel est le goût de ce premier album de Godsnake. Les Allemands, certes loin d’être maladroits, offrent des compositions qui lorgnent vers Metallica — la voix du chanteur évoque celle de James H., certains riffs (sur "You Gotta Pray" ou "Blood Brotherhood") semblent importés directement de San Francisco — vers la scène death mélodique de Göteborg, In flames en tête ("Sound of The Broken") ou vers Pantera ("This is The End", ultime et sans doute meilleur morceau du disque). De belles influences assurément, mais qui ne sont pas digérées, juste copiées. L’ensemble est de plus excessivement mélodique, sans feu ni fougue. "Poison Thorn" est ainsi un recueil de chansons certes pas désagréables, mais sans réelle saveur.

Figure de proue du drakkar viking metal, Skàlmold célèbre ses dix ans avec un album live, enregistré à Reykjavik. Fin 2019, les Islandais avaient donné trois concerts à domicile, prélude à une pause rendue nécessaire par des années intenses, marquées par cinq albums et de nombreuses tournées.

Acclamés par un public chaud comme l’air d’un sauna, prompt à répéter les chœurs guerriers de leurs idoles ou à chanter, en forme de communion finale, le solo de « Kvadning », les îliens attaquent par l’enchaînement « Heima » — puissante composition a cappella —/« Hàràs » — ente profondeur et nostalgie — qui reprend l’entrée en matière de « Baldur », leur premier album.

La voix gutturale de Sigurosson est mixée très en avant, accentuant le côté rugueux des chansons, contrebalancé par les interventions majestueuses de Gunnar Ben. Le groupe plonge dans chacune de ses sorties, régale sur ses morceaux de bravoure, comme l’épique « Mara », huit minutes de navigation sur une mer changeante, tantôt exaltée, tantôt apaisée, traversée de vagues de guitares maidenesques.

Skàmöld décrit ainsi un monde de feu et de glace, de rage et de mélancolie, mêle joies païennes et légendes nordiques (le heavy « Nioavellir »). La horde devrait ouvrir, au printemps 2021, pour Finntroll : une tournée à ne pas manquer !

Nouveau venu sur la prolifique scène death polonaise - le groupe est né en 2015 et a sorti une démo « The Death Of Baldur » en 2017 - Pandrador vient de publier son premier album. « Ov Rituals, Ov Ancestors, Ov Destiny » est une bombe de death metal technique, brutal et rapide, dans l’esprit d’un Decapitated. Après une courte intro, la déflagration dure un peu plus d’une demi-heure, à grand renfort de blast beats, de growls des cavernes et de riffs découpés à la tronçonneuse. Ces morceaux complexes sont exécutés de main de maître.

Saccadée, heurtée, chaotique jusque dans ses solos, la musique de la bande du guitariste Bartłomiej Bardon, compositeur principal, ne laisse guère de répit, plonge l’auditeur dans un tourbillon de folie furieuse. De rares mélodies malsaines, de vagues clins d’œil au black metal (« Valgrind ») permettent de varier quelque peu le propos… mais jamais très longtemps ! Étonnamment, les chansons abordent des thèmes scandinaves au fil d’une saga découpée en trois temps ; original dans le style, mais bon, à vrai dire, une fois le disque lancé, on ne prête guère attention aux paroles…

Night In Gales est un solide artisan du death mélodique, millésime suédois des 90’s, formé chez le maître At The Gates, comme en témoignent les vocaux de Christian Muller, chanteur originel, parti en 1995, mais revenu en 2018 : ses growls qui permettent de distinguer les paroles évoquent ceux de Tomas Lindberg. Et comme Dan Swano est aux manettes… Consciencieux et appliqués, les Allemands sortent des albums efficaces, ancrés dans les références du genre. "Dawnlight Garden", qui baigne dans un climat mélancolique, s’inscrit dans cette lignée. Après une intro inutile, des titres de qualité arrivent : les accrocheurs "Beyond The light" aux passages en chant clair et, surtout, "Dawnlight Garden", riche contraste entre vitesse et lourdeur. Il y a également l’épique "Kingdom" et ses incursions acoustiques, qui rappelant un certain Dissection. Quelques passages plus faibles, comme “Beasts Leave Tombs Again” et ses faux airs thrashy ou encore l’instrumental final “The Bonebed”, gâchent quelque peu le plaisir que procurent les blast beats, les breaks bien pensés et autres riffs efficaces. À noter la magnifique pochette signée Costin Chioreanu.

La tournée 2019/20 d’Hammerfall, pour défendre l’album "Dominion", est présentée comme l’une des plus spectaculaires, à grand renfort d’effets pyrotechniques, de la formation suédoise. Bon, n’ayant pas eu sous les yeux le DVD du concert capté à Ludwigsburg, en Allemagne, je ne peux guère en juger… mais la bande-son révèle en tout cas un groupe au sommet de sa forme, musicalement comme vocalement. Pour briller, les amis du marteau s’appuient sur une setlist redoutable et bien pensée. Le dernier et solide disque en date est bien entendu à l’honneur, à l’image de l’enchaînement inaugural "Never Forgive, Never Forget", puissant, mélodique en diable, idéal pour lancer un concert/"One Against The World", épique, à la Maiden, ou de l’hymne au gros refrain "(We Make) Sweden Rock", placé en stratégique avant-dernière position juste avant le classique "Hearts On Fire".

Les ritournelles guerrières propices au headbanging, riches en guitares flamboyantes, soli maîtrisés, mélodies efficaces et chœurs virils repris par la foule, s’éclipsent un temps face à "Second To One", power ballad sur laquelle apparaît Noora Louhimo de Battle Beast. Cette pause intervient juste avant un medley nostalgique en hommage aux 20 ans de "Renegade" qui débouche sur une interprétation sans faille — quelle voix ! — de "Keep The Flame Burning". Durant près de deux heures, les titres emblématiques d’Hammerfall surgissent de "Last Man Standing" à "Let The Hammer Fall" en passant par "Hector’s Hymn", entre de nombreux autres.  Et nous voilà surpris, le poing en l’air, hurlant à la gloire d’Hector, sur la route du travail ! Pas très sérieux, mais oh combien jouissif !

Geoff Thorpe a fondé Vicous Rumors en 1979. Avec "Digital Dictator", son deuxième album paru en 1988, le groupe a signé un classique, un modèle de heavy power à la mode US. Pour célébrer le trentième anniversaire de ce disque, une tournée, prévue en 20 dates, a été montée. Le succès a été tel que les boys ont fini par donner 108 concerts… ce qui a retardé la sortie de "Celebration Decay", treizième effort des Américains qui s’inscrit parfaitement dans leur longue histoire ("Arrival Of Desolation", "Death Eternal").

Ce cru 2020 est de bonne qualité, porté par les vocaux agressifs et variés – qui s’offrent même quelques montées dans les aigus ("Any Last Words" qui fait penser à du Maiden) – d’un impeccable Nick Courtney, nouveau chanteur déjà à l’aise. Les rythmiques restent le plus souvent dans un mid tempo puissant, voire angoissant – le début de l’excellent "Asylum of Blood" – mais s’autorisent, bien entendu, de belles cavalcades, une saine agressivité (l’éponyme "Celebration Decay", parfaite entrée en matière, "Collision Course Disaster" chanté, comme l’étrange, presque déroutant, "Darkness Divine", par Geoff Thorpe). Les solos, aussi traditionnels qu’efficaces, sont eux aussi au rendez-vous pour finir de convaincre les amateurs de heavy certifié authentique. Il manque juste quelques refrains fédérateurs pour faire de "Celebration Decay", œuvre gorgée d’énergie et de conviction, un incontournable.

Rituals, avec son deuxième EP, confirme son attrait pour la scène suédoise des années 90 ; c’est d’ailleurs le mythique Dan Swano qui a masterisé le disque. Dès lors, nulle surprise, mais une efficacité totale avec des mélodies bien trouvées, parfois mélancoliques, menacées par une voix d’outre-tombe, posées sur des riffs qui lorgnent vers le black, dans l’esprit d‘un Dissection.

Reste maintenant à confirmer sur la durée d’un album et à s’éloigner des références évidentes - Edge Of Sanity, At The Gates - pour afficher une personnalité plus marquée.

20.08.20 16:18

GEEZER - "Groovy"

« Lourde, trippante et groovy ». C’est ainsi que Pat Harington, chanteur, guitariste de Geezer, et producteur de  "Groovy", qualifie la musique, d’obédience stoner, tendance bluesy, de ce disque. Difficile de lui donner tort ! Cette combinaison, bien souvent gagnante, produit des titres à l’efficacité immédiate. Tels sont par exemple l’inaugural "Dig" – cow bell, voix scandée et fuzz à gogo, solo aérien – et l’éponyme "Groovy"– mid-tempo tendance hard rock rehaussé d’un piano bienvenu –  deux morceaux gorgés de feeling et de groove.

Le power trio, à la basse jouissive, aux vocaux souvent en arrière plan, comme désabusés, alterne entre aspirations spatiales –  "Dead Screen Scroll" et ses bruitages SF, le début  d’"Awake" ou le planant, quasi instrumental, "Slide Mountain"– et attirance pour la lourdeur – "Drowning On Empty", les guitares du très rock d’"Atlas Electra", du Guns N’Roses  ralenti par une fumette bien trop excessive ? Ces deux faces coexistent la plupart du temps à l’intérieur d’une même composition.

Amplis Orange et volcans perdus dans un décor qui sent bon le champignon, la pochette donne une idée assez juste des chansons de cet album qui se termine par le long "Black Owl", sorte de stoner qui s’étire en une longue jam barrée.

Le label Heavy Psych Sounds, qui abrite en son sein des groupes comme Belzebong, Ecstatic Vision, Mondo Generator et des artistes comme Brant Bjork, entre de nombreux autres tout aussi talentueux, lance une collection de splits consacrée au Doom. La paire Conan / Deadsmoke inaugure parfaitement cette série.

Les Anglais dégainent leur monstrueux "Beheaded" titre de 17 minutes, déjà paru en 2013 sur un disque partagé avec Bongripper. Une voix lointaine posée sur des guitares aussi lourdes que monolithiques et une section rythmique chtonienne forment une longue et lente procession vers un cimetière oublié. Les Italiens, quant à eux, proposent deux compositions inédites. Heavy et hypnotiques, teintées de touches sludge, elles sont traversées de brèves, et relatives, accélérations, de parcimonieuses mélodies. Les vocaux, là aussi, semblent masqués, comme une prière inquiétante que la musique s’efforcerait de taire. Délicieusement angoissant… Le deuxième volet des "Doom Sessions " réunira 1782 et Acid Mammoth ; chouette !

« Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle/Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis,/

Et que de l’horizon embrassant tout le cercle/Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ; »

 

Ce quatrain de Baudelaire , le premier de Spleen, se marie à la perfection, en une union désespérée, avec "III : Absolution", lourd obélisque basaltique qui pointe le néant. Les quatre longs morceaux de ce disque s’habillent du désespoir le plus profond, de la tristesse la plus absolue, teintée parfois d’une colère terrifiante jaillie des vocaux habités, torturés de C. Naughton, guitariste et chanteur de Winterfylleth.

"Loss", immense composition de plus de 16 minutes, ouvre ce bal des ombres sur une intro épurée de trois minutes, bâtie sur deux notes, une ombre de clavier, puis enrichie de cordes à la beauté douloureuse — le violon et la contrebasse apportent une mélancolie presque apaisante — avant que les guitares ne déversent leurs vagues de souffrance. "Struggle" est plus direct, plus oppressant. Ici nulle respiration, juste une procession vers l’abîme, lente et terrifiante, au son d’un funeral doom épais comme la poix, froid comme la glace. Après un "Self Realisation" dans la même veine — de charbon — l’album se clôt sur une nouvelle pépite noire, "Absolution", qui rappelle les premiers My Dying Bride. Beauté pure, mélodies envoûtantes, chant déchiré, guitares oppressantes… Chef d’œuvre.

 

Le disque achevé, on ressent cette scène :

« Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,/Défilent lentement dans mon âme ; l’Espoir,/

Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique,/Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir. »

25.06.20 18:04

KRV

Nicolas Zikovitch (chant, guitare, basse) et Louis Lambert (guitare, basse, percussions), tous deux membres de Ddent, ont unis leur talent pour former KRV (qui se prononce kurv et signifie sang en serbe) et accoucher d’un premier album envoûtant. La froideur des machines y rencontre la puissance noire d’un black metal originel pour donner naissance à un univers sinistre. Les deux musiciens racontent la genèse de cette pépite damnée.

Peux-tu revenir sur la naissance de Krv ? Louis : J’ai rencontré Nicolas lorsque je cherchais un nouveau bassiste pour DDENT. Nous avons assez vite sympathisé, et il a assez vite évoqué le désir de faire un album/groupe Black Metal dont il serait à la tête, sans encore trop savoir sous quelle forme. Il m’en a toujours parlé en fait, c’est vraiment un projet qui n’existait pas, mais dont j’entendais parler régulièrement ; c’est un travail de longue haleine pour lui. Puis les années sont passées, et il commençait à y voir plus clair dans ses envies. C’est à ce moment-là qu’il m’a proposé que l’on collabore sur cette idée. Nicolas : J’écoute du Black Metal depuis très longtemps et j’ai toujours voulu monter un groupe dans ce style. Mais voilà, trouver des musiciens voulant jouer ce genre musical tout en partageant ma vision n’est pas facile. J’avais essayé à la fin des années 90, mais le style de l’époque était le tout symphonique ce qui n’est pas ma came, surtout d’un point de vue compositionnel. Quand j’ai intégré DDENT et appris à connaître Louis, je me suis dit avoir rencontré quelqu’un partageant ma vision tout en injectant son style personnel que j’apprécie. Je lui en ai parlé et il m’a dit qu’il était partant sans avoir entendu une note.

Comment as-tu travaillé avec Nicolas sur ce projet ? Louis : Eh bien disons que j’ai eu un rôle de producteur, dans le sens anglais du terme dans un premier temps : accompagner un artiste qui a une assurance du concept qu’il veut exprimer, dont le projet est réellement mûri, personnel et réfléchi, mais qui va avoir besoin d’un binôme pour offrir une forme concrète et musicale à ses idées. Il m’a donc tout d’abord fourni ses premières démos, des riffs de guitare et de basse séparés en 6 morceaux. Puis, il est venu poser des voix dans mon studio. C’était à ce moment-là de l’esquisse niveau vocal, il s’agissait de mieux comprendre comment il percevait ses morceaux, quelle intensité il voulait donner aux différents passages. Il savait déjà de quoi il parlait, mais n’avait pas encore écrit toutes ses paroles. Je démarrerais donc le travail de structure en composant les batteries et en structurant les morceaux pendant qu’il écrirait ses textes. Une fois les morceaux structurés, on s’est mis d’accord sur leur forme, les rythmes/pattern vocaux, les nouveaux riffs et contre-chants… Puis nous avons commencé la phase 2, le vrai enregistrement. Il est venu refaire toutes les voix, cette fois avec ses textes et en les plaçant différemment, selon les nouvelles compos. Derrière, j’ai enregistré les guitares et les basses. J’avais entre temps produit les batteries électroniques. Renaud Lemaitre (batteur de Fiend entre autres) a joué par dessus des batteries acoustiques sur certains passages, souvent les plus lents, pour ajouter un peu de lourdeur et d’organique ; cela réchauffe un peu l’atmosphère assez glaciale que confèrent les drums midi. On s’est donc parfaitement complété. Je tenais impérativement à ce que Krv reste le fruit de son esprit, que j’y mette ma patte en endossant ce rôle certes, mais sans jamais dénaturer son propos. S’il en incarne le fond, l’essence du projet, je m’attelle ici à la forme, de manière assez pragmatique. Il s’agissait vraiment d’aider à donner forme à ce qu’il avait en tête en l’accompagnant, et non y mettre disons de mon ego ou trop de mes idées. Je me suis limité à donner forme à ses envies. Je pense qu’en faisant appel à moi, il voulait aussi cela, mais avec ma touche sonore, et ma compréhension de son projet que je commençais à assez bien me représenter ! Nicolas : J’ai tout composé et enregistré sous forme de démos, les guitares et la basse, puis j’ai rajouté les voix. Louis a ensuite joué son rôle de producteur/arrangeur. On s’est échangé les morceaux et de fil en aiguille nous avons trouvé l’équilibre voulu. Je tiens à préciser que j’ai toujours voulu que Krv reste une collaboration. De plus Louis à un jeu de guitare plus élevé que moi.

Louis, tu as produit le disque. Pas trop difficile d’endosser ce rôle en plus de ceux d’instrumentiste et de compositeur ? Louis : Non au contraire, c’est même génial et moins compliqué quand on gère toute la ligne de production d’un disque. On en connaît tous les secrets et moindres détails ; on peut aller au plus proche de ses envies sans passer par une tierce personne. C’est une immense forme de liberté, il n’y a aucune contrainte ou impossibilité, on fait ce qu’on veut et peut avec ce que l’on a, tout est plus facile quelque part ! On n’a pas un interlocuteur différent pour chaque point. Rien n’est laissé au hasard, tout est maîtrisé, tout est justifié. Pour la composition initiale, tout est de Nicolas : je n’ai pas été à l’initiative d’un seul morceau et je le ne serai jamais dans ce projet ! C’est plutôt un travail d’arrangeur que j’ai eu sur les structures et placements de riffs, de lignes de voix… J’arrive après lui.

Ddent vient aussi de sortir un album. Comment gères-tu cette période sans doute intense, et compliquée par le confinement ? Louis : Assez bien au final. Malgré le lot de tristes nouvelles qu’a apporté la pandémie, ça m’a été assez bénéfique sur un aspect vraiment personnel. J’ai pu passer beaucoup plus de temps que d’habitude sur les postproductions des disques en cours et les promos. J’ai aussi eu du temps pour moi, en étant moins systématiquement pressé par le temps. Pour une fois, c’était une abondance de temps, et c’est agréable. Nous avons eu beaucoup de concerts annulés, surtout ceux liés à la promotion du nouveau DDENT, ainsi que les premières soirées Chien Noir qui étaient en cours de préparation pour la période mai-juillet. Mais c’est comme ça… J’ai préféré maintenir les sorties de disques, séparer ça du live, et nous jouerons quand nous jouerons, sans nous presser.

Qualifierais-tu votre musique de Black Metal ? Louis : Oui bien sûr, mais entre autres, comme toujours. Ce n’est pas strict, je n’aime pas les appellations rigides ; ça enferme énormément un projet de le faire rentrer dans une case, souvent en forçant pour que les coins passent. En l’écrasant comme cela, on en oublie vite toutes les spécificités, tout ce qui dépasse et qui le rend unique. Les projets récents qui se rapprochent d’une étiquette stricte comme cela sont généralement les plus emmerdants, je ne vois pas l’intérêt de faire du Black Metal pur et dur aujourd’hui.  Nicolas : Oui. Mais le Black Metal reste un genre très varié, qui a pris plein de tournures depuis ses débuts. Krv est notre vision de ce style, mélangeant l’orthodoxie et le fait que nous sommes en 2020. Nos influences varient par rapport à nos goûts et à nos âges différents.

Pourquoi avoir donné un ton très mécanique, indus à votre musique ? Louis : C’est ici un choix de ma part.  Dans ce rôle de producteur ; c’est le son que j’ai à offrir. J’utilise sur tous mes projets des drums machines, plus ou moins froides selon les groupes et les morceaux, toujours industriels, ça fait partie de ma touche. C’est un aspect que j’aime plus que tout, le côté froid , mécanique, immuable même de l’electro. C’est imparable, je trouve. Je n’aurai jamais abordé Krv avec une batterie acoustique en premier champ, et je pense que ça fait partie de ces détails, parmi d’autres,  qui font que le projet se démarque d’un black métal traditionnel. Et bien sûr, Nico savait ça en me proposant de bosser avec lui : c’était aussi une volonté de sa part ! Nicolas : Le ton indus et mécanique rajoute et renforce le côté froid et sans âme de ce projet, le dénuant quasi complètement de matière organique et le renforçant dans sa noirceur. Le vide émotionnel se trouve alors redéfini et renforcé.  La technologie de maintenant nous permet de varier beaucoup plus ce côté « machines ».

Le nom du disque est celui du groupe. Pourquoi ? Nicolas : Krv veut dire sang en serbe, et en slave de manière générale. Le sang humain et le sang de la terre peuvent prendre plein de formes différentes. C’est notre premier et on a voulu garder une certaine tradition, celle de ne pas nommer son premier album. 

Quelques mots sur la pochette et l’artwork en général ? Louis : Le logo et la pochette ont été réalisés par Seb Sm Bousille, un ami et artiste qui est, je dois dire, systématiquement impliqué de près ou de loin dans mon travail. Qu’il fasse les artworks (DDENT, NNRA), les projections sur scène (NNRA), ou m’aide à la conception de clips (DDENT) et même à trouver parfois les titres de mes morceaux (DDENT), c’est quelqu’un avec qui j’ai toujours travaillé. On se comprend très vite et on se complète assez bien : je suis dans le son, il est dans l’image, on sait bosser ensemble. Pour Krv, on lui a demandé de nous faire le logo. Avec l’influence serbe du projet par les origines de Nicolas et le nom même du groupe, Seb à décidé de s’inspirer des formes des premiers alphabets cyrilliques pour écrire le mot Krv, mais gardant une esthétique assez « black », mais sobre. Pour la pochette, après entretien avec Nicolas sur les paroles et concept de l’album, Seb a décidé de produire une image se rapprochant du pétrole, avec le mot Krv. Nous avions la volonté de rester très sobres sur le côté visuel de ce premier album (typo comme artwork), ne pas donner trop d’indices visuels si tu veux, pour ne pas guider l’écoute en quelque sorte. Je pense que l’identité visuelle de ce projet viendra dans un second temps, nous voulions que la musique prime pour cette première sortie. Nicolas : L’artwork du livret représente des moments et des endroits ayant influencé l’écriture et l’atmosphère de l’album.

Quels thèmes aborde Krv ? Nicolas : Malgré toutes nos illusions et notre arrogance, nous ne faisons que partie d’un processus naturel tellement énorme et sans sens que l’humain s’est retrouvé à devoir se créer une raison à sa question existentielle. Nous sommes nés dans des sociétés qui nous imposent leur pacte social, leurs traditions, leur histoire, leur culture et leurs crimes sans notre consentement. La magie et la méditation nous permettent de nous transcender, mais dans la transcendance nous découvrons le vide et devons accepter notre illusion existentielle et le gouffre. Seulement à ce moment, nous ferons partie de la nature, cette nature qui nous a joué un tour en nous donnant la conscience. En la détruisant, nous nous détruisons. Nos dieux, héros et gouvernements s’écrouleront et disparaîtront. La nature continuera sans même avoir eu conscience de nos vaines sociétés, de notre vaine existence. En gros, amusez-vous pendant cette courte erreur qu’est votre vie. Vous n’avez qu’une chance puis c’est la mort.

Pourquoi chanter en trois langues ? Nicolas : Je suis américain, mais mes parents sont français et serbes. J’ai toujours baigné dans ces trois cultures, elles forment mon moi. De plus linguistiquement parlant chacune permet d’exprimer mes sentiments de manière différente. Chaque langue a un impact différent, qui change aussi le  fluide des mots et le sens des paroles. J’ai toujours aimé les groupes qui chantent dans leurs langues natales et j’en ai trois.

Comptez-vous défendre Krv sur scène ? Louis : Oui bien sûr ! Nous serons 4 : Nico au chant, je serai à la guitare, puis basse et batterie acoustique sur scène. On a trouvé les musiciens, ils ont déjà appris l’album par cœur de leur côté grâce au confinement ! Nous avons déjà des dates prévues pour cet hiver a priori. Nous voulons garder un truc assez punk en live, être un peu plus minimalistes sur scène. Nicolas : Oui. Je ne me consacrerai qu’au chant pour une fois. Il est important que ces morceaux prennent une autre vie en live qui leur donnera un autre rendu que sur disque.

À plus longue échéance, Krv est-il destiné à devenir un groupe à part entière ? Louis : C’est un groupe à part entière ! D’ailleurs, l’album qui vient de sortir a mis du temps à voir le jour. Nico m’a fourni les démos en décembre 2018, mais en réalité, nous travaillons déjà sur le deuxième album… Nicolas : Pour moi c’est un groupe qui va suivre son propre chemin. Le deuxième album est composé.

Prééminence du mid-tempo, œillades appuyées au doom ("Commander of Christ", l’épique "Embrace the Rain"), groove pachydermique (le jouissif "Here be Dragons"), ambiances malsaines ("Nine Days of Mourning"), solos mélodiques, growls puissants mais intelligibles, Graceless maîtrise à la perfection une recette depuis longtemps éprouvée. Les Bataves semblent figés dans le début des 90’s, fascinés par les premiers albums d’Asphyx, Bolt Thrower, voire d’Obituary. Leurs compositions, efficaces en diable, offrent en cinq minutes une plongée dans des sables mouvants, nous aspirent vers les profondeurs, vers l’étouffement. Quelques accélérations bien senties, portées par un batteur au taquet, viennent toutefois éviter que la monotonie ne s’installe.

Simple et carré, sans esbroufe, Graceless signe avec "When Vulture knows your name" un album tout aussi old school que remarquable.

Dans la famille hardcore, je demande papy metal ! Et aussitôt, 20 ans après "Revenge", dernier disque de Cro-Mags, Harley Flanagan jaillit du Lower Esat Side de New York avec, sous le bras, le nouvel album de SON Cro-Mags, qui suit deux EP sortis en 2019 – dont les six titres figurent sur ce "In the Beginning". Après bien des péripéties – dont la fameuse altercation au couteau de 2012 – le bassiste a récupéré le nom de son groupe. John Joseph et Mackie Jayson, ses anciens compères présents sur l’emblématique "The Age of Quarrell", continueront quant à eux d’arpenter les scènes du monde entier sous le nom de Cro-Mags JM.

D’entrée, avec les quatre premiers titres, jouissifs et percutants, le gaillard de 52 ans, bien secondé par une équipe solide qui compte Rocky George (Suicidal Tendancies, Fishbone) à l’une des guitares, prouve que sa haine est intacte, que la furie de sa jeunesse est toujours là. La recette est savoureuse, avec ces premières secondes bien lourdes qui cèdent la place à des accélérations féroces, portées par une batterie impitoyable, entrecoupées de solos arides et lointains. Les influences thrash eigthies sont bien là, piquantes à souhait. La voix d’Harley, éraillée, raconte au galop une vie d’errance et de violence.  "Don’t give him" est l’exemple parfait de ces chansons justes et sans gras.

"In the Beginning" – 13 titres, 38 minutes – hélas, s’essouffle sur sa fin. Les quatre derniers morceaux sont décevants, à l’image du trop long instrumental "Between wars" ou des samples et du mode quasi spoken words de "Two hours". Dommage, car jusque-là Harley, en bon dynamite man, faisait tout sauter…